[CRITIQUE] American Sniper, de Clint Eastwood

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Dur, implacable et prenant, le dernier film de Clint Eastwood est un drame étouffant, plongeant dans l’horreur de la guerre et de ses conséquences. Contrairement à ce que son titre (et l’affiche du film) indique, American Sniper n’est pas qu’une simple ode au patriotisme américain aveugle, mais une histoire aussi brutale que touchante, vue à travers le parcours d’un homme transformé malgré lui en dommage collatéral. Si le film édulcore son personnage principal, cette adaptation de son histoire ne laisse pas indemne.

Le pitch : Tireur d’élite des Navy SEAL, Chris Kyle est envoyé en Irak dans un seul but : protéger ses camarades. Sa précision chirurgicale sauve d’innombrables vies humaines sur le champ de bataille et, tandis que les récits de ses exploits se multiplient, il décroche le surnom de « La Légende ». Cependant, sa réputation se propage au-delà des lignes ennemies, si bien que sa tête est mise à prix et qu’il devient une cible privilégiée des insurgés. Malgré le danger, et l’angoisse dans laquelle vit sa famille, Chris participe à quatre batailles décisives parmi les plus terribles de la guerre en Irak, s’imposant ainsi comme l’incarnation vivante de la devise des SEAL : « Pas de quartier ! » Mais en rentrant au pays, Chris prend conscience qu’il ne parvient pas à retrouver une vie normale.

Plus de sept ans après Lettres d’Iwo Jima (2007), Clint Eastwood retrouve un de ses sujet favoris : la guerre et ses soldats. Pas étonnant que le réalisateur ait été inspiré par les mémoires de Chris Kyle, dont le parcours est marqué par une morale infaillible et par une dévotion sans borne pour le drapeau américain et l’ordre en général, rappelle finalement le ton solennel et abrupt de la plupart de ses films (quelque soit l’opinion qu’on peut en avoir). Si le film lisse les opinions publiques et le portrait de son héros, American Sniper n’en est pas moins intense. Après une introduction hâtive, servant probablement à justifier le caractère fonceur de Chris Kyle, le film plonge directement dans les abysses d’une guerre controversée, sur un terrain où les seuls vainqueurs sont ceux qui s’en sortent vivants. Entre des tueries incessantes, parfois insoutenables, American Sniper resserre petit à petit un étau inconfortable autour de son héros, coincé entre un statut de légende aux allures de fardeau et une réalité traumatisante où la mort est omniprésente.
En effet, Clint Eastwood ne réalise pas qu’un simple fantasme patriotique. Il y a un écart intéressant entre ce que le vrai Chris Kyle a pu tenir comme propos et l’observation du réalisateur par rapport à son parcours. Au lieu de glorifier le soldat, American Sniper crée une seconde lecture intéressante sur les conséquences psychologiques de la guerre sur ces êtres humains qu’on envoie aux fronts pour servir de « chairs à canon ». Le film oscille entre un regard bienveillant sur ces frères d’armes, prêts à servir leurs pays malgré leurs craintes, et un ton inquiet et lourd de jugement abordant la façon dont ces hommes se déconnectent de la réalité lorsqu’ils ont la chance de rentrer au bercail entre deux « tours » ou définitivement, dans l’indifférence générale.

American Sniper parvient superbement à équilibrer ses deux intrigues parallèles, sans jamais sombrer dans les travers de films de guerres ultra-patriotiques à la morale gênante, ni proposer de trame dégoulinante de mélo. De plus, le film se contente des faits et ne part jamais dans des explications vaseuses sur la valeur de cette guerre. Si l’ennemi des Etats-Unis est évident, voilà un film de guerre qui ne cherche pas, pour une fois, à stigmatiser une population et qui imagent la violence des affrontements à part égales. Il n’y a ni gentil, ni méchant, mais une multitude d’hommes qui s’entre-tuent sans que, sur le terrain, de raisons « valables » ne soient données.
Oui, Clint Eastwood réussit un joli tour de force, après quelques films plus ou moins décevants (Une Nouvelle Chance, Au-Delà, Invictus…) et surprend finalement avec un film intelligent, touchant et sensé. Alors que je craignais que le film américanisé à l’extrême, surtout avec un héros aussi controversé que Chris Kyle, American Sniper ne fait finalement que s’inspirer de son parcours pour évoquer le traumatisme des soldats envoyés au front. Au lieu d’un film débordant de testostérones, American Sniper esquisse des personnages dont la sensibilité bout en transparence à travers les non-dits des soldats bousculés entre leurs devoirs, leurs obligations et la réalité atroce qu’ils affrontent sur le terrain, et un héros précédé par une réputation dont il se serait finalement bien passée. Entre responsabilités et émotions incontrôlables, American Sniper dénonce l’isolation psychologique et la détresse émotionnelle de ses personnages, soldats et entourages, emprisonnés à jamais dans les conséquences d’actes souvent innommables.

Clint Eastwood livre un film tendu et captivant, dont la seconde partie permet de reprendre son souffle après une première heure éprouvante. Le plus gros reproche qu’on pourrait lui faire, c’est d’être basé sur l’autobiographie d’un homme aussi controversé que Chris Kyle qui, de son vivant, a tenu des propos limites. Pourtant, après avoir lissé le personnage et éviter ses diverses opinions politiques, American Sniper parvient à livrer une histoire accessible, relevant avec justesse les travers de ses personnages, du mutisme étouffant de son héros à la détresse émotionnelle de ceux qui restent en retrait, en passant par le courage finalement pas si infaillible des soldats qui sont déployés. On est loin des clichés habituels du soldat sans peur et sans cervelle qui n’a que pour ambition de tuer l’ennemi : au contraire, American Sniper se sert de cette croyance répandue (et même de l’aura héroïque de Chris Kyle) pour creuser la surface et dévoiler des hommes (et des femmes) traumatisés dont les séquelles ne sont pas toujours physiques. Moi qui n’aime habituellement pas les films de guerre (j’ai détesté chaque seconde de Zero Dark Thirty), le film de Clint Eastwood m’a plu grâce à une honnêteté certes teintée d’admiration mais finalement juste et triste.

Au casting, Bradley Cooper (Les Gardiens de la Galaxie, American Bluff, The place Beyond The Pines…) est remarquable dans ce rôle qui lui a valu une nomination aux Oscars 2015, tant il parvient à créer de l’émotion à travers le mutisme et les automatismes de son personnage. À ses cotés, Sienna Miller (Foxcatcher, Nous York…) est touchante grâce à un personnage bien écrit qui permet de créer un lien émotionnel entre le film et le public. On y retrouve aussi Jake McDorman (Greek…) et Luke Grimes (True blood…) dans des personnages secondaires forts, offrant d’autres facettes du soldat, loin des stéréotypes.

En conclusion, American Sniper est loin d’être le film pro-guerre auquel je m’attendais. Intense et éprouvant, le dernier opus de Clint Eastwood se démarque par sa justesse et son accessibilité, en dépeignant, à travers l’histoire d’un héros discutable, une guerre nerveuse aux conséquences désastreuses. S’il faut parfois s’accrocher, American Sniper vaut clairement le détour car le film pointe du doigt l’envers d’un décor déjà bien amoché, loin du patriotisme habituel. À voir.

Plus de batterie, hein ?

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