[COUP DE CŒUR] Green Book : Sur Les Routes du Sud, de Peter Farrelly

Le pitch : En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité.

Dumb et Dumber, Mary A Tout Prix, L’Amour Extra-Large, Les Femmes de ses Rêves… Voir le nom de Peter Farrelly associé à un projet tel que l’adaptation de Green Book : Sur Les Routes du Sud est plutôt étonnant car le film est loin d’être le genre de comédies potaches auxquelles ce réalisateur et son frère Bobby nous avaient habitués. Et de plus, Peter Farrelly se lance en solo sur ce récit d’une histoire vraie, pleine de cœur et réjouissante sur la rencontre improbable en un chauffeur Blanc, italien et un peu rustre, avec son client Noir et habitués d’évoluer dans la haute société. Le film a déjà été récompensé par le Prix du Public au TIFF 2018, 3 Golden Globes 2019 (Meilleur film musical ou comédie, Meilleur acteur dans un second rôle et Meilleur scénario) et a récolté 5 nominations aux Oscars 2019 (Meilleur film, Meilleur acteur, Meilleur acteur dans un second rôle, Meilleur scénario original et Meilleur montage).

Au cœur des années 60 et dans une Amérique encore marquée par la ségrégation, Green Book propose un road-trip touchant et chaleureux qui sait conquérir son spectateur sans remâcher des contextes déjà vus. En effet, au lieu de faire un énième face-à-face attendu entre un homme proprement raciste et un homme de couleur, le film de Peter Farrelly choisit de se pencher sur le choc des cultures et de conserver la discrimination ambiante en toile de fond. Si le fameux Tony Lip semble être le cliché parfait du réfractaire américain, on découvre en réalité un type un peu épais, qui n’est jamais sorti de son quartier, mais qui a néanmoins la curiosité de l’autre. Du coup, sa rencontre avec le Dr Shirley, un musicien classe et distant fait forcément des étincelles. Si on s’attend à voir les deux hommes se rapprocher au cours du film, Green Book s’exécute de la meilleure façon qui soit : en cultivant les différences de chacun et leurs capacités à s’ouvrir sur le plan humain, et non uniquement en fonction de leur couleur de peau. Du coup, le film échappe aux arguments éculés et s’amuse avec leurs travers : la rigidité de l’un va fondre face au manque de filtre de l’autre, tandis que le coté beauf du chauffeur va s’affiner au contact des connaissances et du talent indéniable du musicien.

Au-delà du tableau attendu, Peter Farrelly narre une rencontre humaine, à la fois tendre et poignante, alors que les carapaces si savamment entretenues s’effondrent. Le personnage le plus inattendu reste celui du Dr Shirley, un homme Noir, talentueux, qui fait pourtant le choix risqué d’accepter une tournée dans le Sud de l’Amérique. Le film creuse la surface distinguée pour laisser apparaître les blessures d’un homme qui a du mal à trouver sa place parmi les siens, aussi bien sur le plan humain que social, racial ou encore sexuel. Grâce à sa rencontre avec Tony Lip qui incarne la brute épaisse italienne dans toute sa superbe, Green Book montre une facette finalement inexplorée de cette époque, rappelant que tous les noirs n’étaient pas forcément logés à la même enseigne. La chance que semble avoir Dr Shirley a un prix à payer et le film nous emmène aux portes d’un problème identitaire qui résonne encore aujourd’hui de façon très actuelle (quelle que soit notre différence, d’ailleurs). Si ce dernier est probablement le personnage le plus intéressant de l’histoire, Green Book n’oublie pas son personnage principal, dont le regard sur autrui et sa sensibilité se modifient au contact de son acolyte. Un changement presque imperceptible au fur et à mesure que son affection pour Dr Shirley prend le pas sur ses obligations professionnelles, et pourtant, le film ne rate aucune prise de conscience fondamentale, rappelant que le changement se fait une personne à la fois, pour un peu qu’elle en ait le courage et l’intelligence. Et de l’intelligence, Green Book n’en manque pas.

“The world is full of lonely people afraid to make the first move”

Dans l’ensemble et, à travers le message du film, Green Book est un film incroyablement beau et touchant, qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que la relation entre les deux hommes se fortifient. On n’échappe forcément pas aux détours rageants, Peter Farrelly n’édulcore pas le racisme frontal qui vient piquer la trame et faire grincer des dents. D’ailleurs, le nom du film est un rappel à ce guide touristique fait pour les Noirs, afin qu’ils aient accès uniquement à des établissements qui les accepteraient. Un rappel constant au fur et à mesure que le périple s’enfonce sur les routes des États sudistes. Ce qui a pu faire sourire certains dans la salle où j’ai vu le film – uniquement parce que la situation prêtait au comique, si on accepte la notion de décalage d’époques (ce qui, malheureusement, n’est pas vraiment le cas) – m’a personnellement fait grimacer par compassion, car le contexte reste tout de même difficile et voir des personnages ouvertement afficher leurs racismes avec le sourire, c’est douloureux. Tout comme cette scène où des travailleurs Noirs dans un champ observent le Dr Shirley qui cumule des émotions complexes, entre gêne, incompréhension et peut-être de la colère. Même en étant situé dans le passé, Green Book fait tristement écho à une société actuelle, où la discrimination et la crise identitaire restent des sujets difficiles (et tabous, parfois).

Le film étant basé sur les écrits de Nick Vallelonga, le fils aîné du héros, on peut aisément s’imaginer que l’histoire ait été doublement romancée : une fois par le fils et une seconde fois pour que cela soit adapté au cinéma. Je ne doute pas que Green Book soit par endroits plus fantasmé pour coller à l’ambition fédératrice du film, pourtant Peter Farrelly signe un beau moment de cinéma, criblé par des scènes merveilleuses portés par l’empathie que génère chaque personnage. La grossièreté et les fringales de Tony Lip font fondre, tandis que les moments où Dr Shirley tombe le masque pour s’ouvrir sont réellement conquérants. Green Book donne le sourire et chaud au cœur grâce à ce duo de grands acteurs à l’alchimie palpable et communicative.

Au casting : Viggo Mortensen (Captain Fantastic, Jauja, Loin des Hommes…) est comme toujours excellent dans ce rôle épais, mal dégrossi et pourtant généreux, aux cotés d’un Mahershala Ali (Moonlight, Les Figures de l’Ombre, Spider-Man : New Generation…) sensationnel qui n’a pas volé son Golden Globe et mérite largement de repartir avec un deuxième Oscar, puisqu’il est nommé dans la catégorie Meilleur acteur dans un second rôle, tant il joue à la perfection ce personnage à la fois classe, rigide mais sensible et meurtri un peu plus à chaque nouvelle attaque. Autour deux, on retrouve Linda Cardellini (Le Fondateur, L’Ombre d’Emily…) qui apporte une petite touche féminine et permet au personnage de Tony Lip d’échapper à la caricature.

En conclusion, Peter Farrelly livre à travers Green Book : Sur Les Routes du Sud, une histoire d’amitié improbable et réjouissante, qui a duré des années jusqu’à la mort de ces deux hommes en 2013 – à trois mois d’intervalle – et qui, j’en suis sûre, appris à un groupe de gens, aussi petit soit-il, à penser différemment (en évitant les mots « bamboula » par exemple). Un petit pas pour l’homme, comme disait l’autre. À voir absolument.

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