[CRITIQUE] Anna, de Luc Besson

Le pitch : Les Matriochka sont des poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Chaque poupée en cache une autre. Anna est une jolie femme de 24 ans, mais qui est-elle vraiment et combien de femmes se cachent en elle ? Est-ce une simple vendeuse de poupées sur le marché de Moscou ? Un top model qui défile à Paris ? Une tueuse qui ensanglante Milan ? Un flic corrompu ? Un agent double ? Ou tout simplement une redoutable joueuse d’échecs ? Il faudra attendre la fin de la partie pour savoir qui est vraiment ANNA et qui est “échec et mat”.

Qu’elles se nomment Nikita, Mathilda, Leeloo, Jeanne d’Arc, Angela, Aung San Suu Kyi ou Lucy, qu’elles soient réelles ou imaginaires, la filmographie de Luc Besson est surtout composée d’héroïnes badass aux facettes multiples. Le réalisateur français revient à ses premières amours, où en tout cas celles qui l’ont fait connaître, avec un thriller d’action et d’espionnage nourri par les relents revanchards de la guerre froide. Cette fois, son héroïne s’appelle Anna, une jeune femme russe qui va voir sa vie basculer, entre affaires d’État et désir de liberté.
L’intrigue s’inspire sur le mystère des Matriochka, ces magnifiques poupées russes emboîtées qui s’ouvrent pour découvrir un modèle réduit à l’intérieur jusqu’à ce qu’on accède à la dernière, souvent minuscule comparée à la première. Anna prend donc le double sens des Matriochka alors qu’on découvre une femme aux identités multiples, de la superbe mannequin tout en jambes qui pose pour son photographe à la tueuse implacable qui se castagne comme une pro. Forcément, on pense à Atomic Blonde et Red Sparrow, mais également Conspiracy ou encore le personnage de Black Widow au sein des Avengers. Si cette dernière n’a pas encore eu son film solo, les autres films ont tous tenté d’incarner le fantasme autour de cette femme fatale et implacable, qui s’en sort aussi bien qu’un Tom Cruise homme.

Étonnamment, après le très mitigé Lucy, c’est Luc Besson qui propose une formule efficace, malgré certains ressorts attendus. Anna séduit d’emblée grâce notamment à son actrice principale, Sasha Luss, une inconnue au bataillon mais pour qui Besson a écrit le film – et ça se voit. Sa beauté évidente est mise au service de l’histoire, avec un regard purement admiratif, alors que la jeune femme devient mannequin à Paris pour mieux rester à la disposition de ses différents interlocuteurs. Le réalisateur soigne sa muse dans une forme à la fois chirurgicale et sobre, évitant avec grâce la sexualisation du personnage pour mieux mettre en avant son histoire et ses capacités d’agent secret. Si on se doute rapidement des tenants et aboutissants de l’intrigue, Anna parvient surtout à nous entraîner dans un récit au rythme soutenu et haletant, certes parfois compliqué à suivre à cause de ses nombreux flashbacks, qui se dévoile au fur et à mesure que le puzzle se met en place.
Là où Atomic Blonde avait poussé le bouchon trop loin en étalant une liaison saphique pour émoustiller la foule, Anna se focalise sur son mystère nourri par le tempérament réputé froid de la Russie pour cultiver un détachement presque jubilatoire à chaque fois que les protagonistes entre-tuent (comme James Bond circa Daniel Craig et son air de « je me ferai bien des pâtes » alors qu’il étrangle un ennemi sur un balcon, le regard au loin). Toujours dans la comparaison avec le film de David Leitch qui avait mis tous ses jetons dans un faux plan-séquence haletant, j’ai aimé la façon dont le film de Luc Besson joue avec les différents masques de son Anna qui, derrière son calme apparent, parvient à donner les réactions et émotions voulues pour se démarquer de la simple coquille vide.
Autre comparaison évidente : Red Sparrow, le film de Francis Lawrence, qui capitalisait lui aussi sur le sex-appeal de son actrice principale – Jennifer Lawrence – mais qui proposait un film d’espionnage scolaire et dénué d’intérêt. Là encore, Luc Besson s’adapte bien mieux au caractère calculateur et conspirateur du genre, tandis que l’actrice Sasha Luss sait clairement faire la différence avec le faciès de l’ennui et l’apparente absence d’émotion pour donner le change – contrairement à Jennifer Lawrence et ses airs absents.

Anna parvient à allier le glamour, l’action et le thriller d’espionnage en jouant avec le fantasme de l’agent double avec une facilité étonnante, surtout après ce Lucy ultra-perché et bien trop expéditif. Il est évident que Luc Besson a voulu faire les choses bien proposant un scénario (trop) complexe pour éviter que l’intrigue soit trop transparente. Forcément, il n’invente rien de nouveau, donc je ne suis pas tombée des nues à la fin mais l’ensemble du film est suffisamment bien ficelé et mieux réalisé pour mettre de cotés les détours narratifs prévisibles et laisser place au divertissements. De même, il faudra faire avec les détails paradoxaux, comme les personnages russes qui parlent anglais entre eux (internationalisation oblige) avec un accent peu naturel, ainsi que des clichés qui ont la vie dure quand il s’agit du conflit USA vs ex-URSS et surtout une timeline instable qui ne cesse de faire des sauts dans le temps, en avant et en arrière pour surexposer son intrigue (3 mois avant… quoi ? les 5 ans auparavant ou 3 mois avant le présent ???). Mais dans l’ensemble et en connaissance de cause, Luc Besson livre un film assez solide et surtout prenant.

On est loin du sans faute mais c’est très probablement l’un des meilleurs films en prise de vues réelles de Luc Besson depuis longtemps, tant le résultat semble inspiré et animé de livrer un vrai film de genre. Le réalisateur soigne les détails et se montre méticuleux dans la réalisation. Entre un James Bond et un Jason Bourne, les scènes d’action sont nombreuses, lisibles et bien cadrées, ce qui permet de bien en profiter. La caméra ne lâche jamais son héroïne, offrant regard omniprésent sur un personnage qui crève l’écran. D’ailleurs, Luc Besson aurait pu facilement aller dans le graveleux ou l’étalage gratuit pour attirer le chaland, mais il n’en est rien (comme souvent dans ses films, finalement) : le peu de sexe ou de peau affichés est justifié dans le scénario et ça fait plaisir à voir. Anna prouve aussi que même avec des recettes déjà éprouvées, on peut encore en faire quelque chose de frais et d’intéressant – comme le proposait le film d’action Peppermint, passé inaperçu l’année dernier, mais qui valait autant le détour car ces deux films ont la même empreinte à la fois simple et linéaire, mais surtout infaillible.

Au casting justement, si vous ne l’avez pas encore compris, je suis tombée en amour pour Sasha Luss, une mannequin russe qui a fait ses premiers pas dans Valérian et la Cité des Mille Planètes (en numérique). L’actrice novice, soutenue par Luc Besson, a su faire de ses limites des atouts, puisqu’elle incarne à merveille la froideur russe sans pour autant jouer les poupées désincarnées, parvenant à donner une émotion juste au moment voulu. Autour d’elle, beaucoup de visages connus : Luke Evans (Ma, La Belle et la Bête, Fast and Furious 8…) et Cillian Murphy (Dunkerque, Peaky Blinders, Free Fire…) jouent les antagonistes de choc, assez présents mais relativement accessoires, Helen Mirren (Casse-Noisette et les Quatre Royaumes, L’Échappée Belle, Fast and Furious 8…), par contre, m’a fait un peu tiquer avec une interprétation  caricaturale qui ne rend honneur ni à ses origines russes, ni à ses talents d’actrice.

En conclusion, si Anna ne réinvente pas la roue, Luc Besson montre comment la faire tourner sans effort, avec un thriller d’espionnage au féminin, entre le glamour de James Bond et l’intrigue musclée d’un Jason Bourne. Une bonne surprise prenante et efficace, que je recommande pour les amateurs du genre. À voir.

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