[CRITIQUE] The Turning, de Floria Sigismondi (+ spoilers)

Le pitch : Une jeune femme, engagée comme nounou de deux orphelins, est convaincue que le manoir dans lequel ils vivent est hanté. Adaptation de la nouvelle Le Tour d’écrou écrite par Henry James.

Réalisé par Floria Sigismondi
Avec Mackenzie Davis, Finn Wolfhard, Brooklynn Prince
Disponible en VOD

Initialement prévu en salles, puis repoussé pour cause de mauvaises reviews aux US, l’alléchant film The Turning – que je surveillais depuis un moment – est finalement disponible en VOD.
À l’origine, le film de Floria Sigismondi (The Runaways…) est une nouvelle adaptation de la nouvelle Le Tour d’Écrou, écrite par Henry James parue en 1898. Cette oeuvre a suscité de nombreuses adaptations au cinéma, notamment avec le film Les Innocents de Jack Clayton (1961) ou encore en inspirant Les Autres d’Alejandro Amenabar (2001), et à la télévision à travers des téléfilms et l’adaptation prochaine pour la série d’anthologie The Haunting par Mike Flanagan (Doctor Sleep, Ouija : Les Origines, Jesse…) qui s’intitulera The Haunting of Bly Manor (pour faire écho à la première saison The Haunting of Hill House). En attendant l’arrivée de cette nouvelle version sur Netflix, c’est avec The Turning que j’ai découvert cette histoire étrange entre phénomènes paranormaux et thriller psychologique.

*** Spoilers et explications en fin d’article ***

Le film de Floria Sigismondi démarre avec un cahier des charges proprement respecté : l’héroïne moderne qui quitte la grande ville pour aller s’occuper d’une enfant enfermée dans un manoir sinistre, aux cotés d’une gouvernante caustique. Le tableau est propose d’emblée une atmosphère aussi tendue et guindée qu’attendue, entre ses recoins obscures et un mystère non feint qui accompagne les personnages. Sans connaître Le Tour d’Écrou, le pitch de The Turning m’a beaucoup fait penser au film La Porte des Secrets d’Iain Softley (2005) dans lequel une jeune infirmière toute fraîche s’aventurait au fin fond du bayou pour s’occuper d’un homme âgé et diminué, sous le joug intransigeant et peu amène de son épouse. Heureusement, ou pas, les ressemblances s’arrêtent là puisque The Turning abat ses cartes numérotées dans un scénario trop bien rodé alors que bruits étranges et indices se bousculent de minutes en minutes pour entretenir à bout de bras une tension horrifique.

Une chose est sûre, c’est que The Turning sait entretenir son mystère et parvient, presque tout au long du film, à maintenir le spectateur sur la brèche, alors que l’héroïne de vient la proie de visions, de manifestations paranormales et parfois hormonales (le frère aîné ne cache pas son intérêt trouble pour sa nouvelle nounou). Cependant, là où le film de Floria Sigismondi échoue, c’est dans son intention d’ajouter une nouvelle interprétation mal explorée et surtout mal amenée à travers le film. À force de jouer sur la corde horrifique, The Turning oublie son pendant plus terre à terre qui arrive finalement comme un cheveux sur la soupe, ce qui rend la fin finalement incompréhensible !

*** Spoilers et explications en fin d’article ***

Dans l’ensemble, si on omet quelques secondes que The Turning n’est pas une adaptation, Floria Sigismondi livre un film d’épouvante classique qui se meut sans effort, bien qu’il détonne parmi le paysage horrifique actuel. Ici pas de bande de jeunes insouciants, pas de chasseurs de démons avertis ni d’objets possédés, le film nous sert la bonne vieille recette plus ou moins efficace de la maison hantée, aussi bien par son histoire passée et les secrets des vivants. La forme saura faire sursauter le spectateur plus sensible, car l’intrigue reste finalement prenante, mais le fond manque parfois de renouvellement car les twists sont trop vite révélés.
Cependant, si on considère le film comme une adaptation, en connaissant Le Tour d’Écrou, The Turning s’avère assez décevant vu qu’il semble transformer l’histoire en tentant maladroitement de jouer la carte du thriller psychologique au dernier moment – littéralement.

Au casting, par contre, ce n’est que du bon : la talentueuse Mackensie Davis (Terminator: Dark Fate, Tully, Blade Runner 2049…) nous emmène de bout en bout avec une facilité extraordinaire, accompagnée par le jeune Finn Wolfhard (Ça Chapitre 1 et Chapitre 2, Le Chardonneret…) qui parvient bien à faire oublier son personnage de Stranger Things tandis que la jeune Brooklynn Price (The Florida Project…) est excellente et j’applaudis le fait que le film n’ait pas opté pour l’usuelle petite fille creepy que l’on retrouve à chaque fois dans ce genre de film. Autour d’eux, Barbara Marten entretient le suspens tandis que Joely Richardson aurait du avoir plus de présence à l’écran en mon sens.

En conclusion, The Turning s’avère finalement en demi-teinte car s’il parvient à vous embarquer, vous serez paumés à la fin, tandis que si vous avez fait vos devoirs, vous serez tout simplement déçus. Dommage, car ça commençait très bien. À éviter

*** SPOILERS, ANALYSE & EXPLICATIONS ***

ATTENTION : sachant que la série Netflix, The Haunting of the Bly Manor, proposera une autre adaptation de l’histoire, cette partie va aussi bien spoiler la future série que le film !

À l’origine de The Turning, il y a Le Tour d’Écrou (The Turn of the Screw) une nouvelle publiée en 1898, écrite par Henry James, un auteur américain – que je vais tenter de résumer grâce ce que j’ai trouvé sur les internets. L’histoire est le récit du journal tenu par une ancienne gouvernante, alors qu’elle avait été embauchée par un homme pour s’occuper de deux neveux, dans une maison de campagne à Bly. Dans les grandes lignes, en dehors de la présence de l’homme dans la maison, The Turning ne s’éloigne pas trop de l’histoire initiale : l’adolescent, Miles, se fait effectivement expulser de son pensionnat pour une raison obscure, ce qui rend la cohabitation étrange entre la gouvernante, les enfants, l’oncle et une certaine Mme Grose, alors qu’ils se croisent à peine. Bientôt la gouvernante commence à voir des apparitions étranges et découvre rapidement que la gouvernante précédente, Mlle Jessel, et un autre employé de maison, Peter Quint, avait eu une liaison avant de mourir tragiquement. Elle devient persuadée la maison est hantée par leurs présences, cherchant à posséder les enfants. La courte nouvelle semble se conclue avec la disparition de Flora, la petite fille, potentiellement tourmentée par le fantôme de Mlle Jessel. Une dispute éclate entre elle  et la gouvernante se retrouve seule avec Miles et ce dernier lui révèle le secret de son expulsion. Le fantôme de Quint apparaît, semblant libérer le jeune garçon, mais il finit par mourir dans les bras de la gouvernante.
Plusieurs analyses semblent impliquer la gouvernante dans la mort de Miles, certains optent pour la folie, d’autres pour un problème œdipien qu’elle aurait reporté sur l’oncle puis Miles.
Le film de Jack Clayton adapte le récit en 1963, aidé par un scénario co-écrit par Truman Capote, Les Innocents, et suit la piste de la possession : les fantômes de Mlle Jessel et de Quint possèdent les corps des enfants afin de poursuivre leur relation passionnelle à travers eux (oui, comme les Lannister…). La gouvernante va donc tenter de les sauver de l’emprise sordide des fantômes, mais Miles connaîtra le même sort une fois Quint vaincu.

57 ans après, c’est Floria Sigismondi qui propose sa propre version modernisée, qu’elle va agrémenter d’une tentative d’explication rationnelle. Si la nounou, Kate, incarnée par Mackensie Davis atteint la même conclusion – les fantômes de Mlle Jessel et de Quint hantent toujours les lieux – l’explication est moins romanesque. Dans The Turning, Quint est dépeint comme un homme violent et de mauvaise influence sur le jeune Miles, qui aurait tourmentée puis abusée de Mlle Jessel (d’après la lecture de son journal intime, puis les visions du personnage de Mackensie Davis), avant de la tuer alors qu’elle tentait de s’enfuir. Flora a assisté à son meurtre depuis sa fenêtre (scène d’ouverture du film). Plus tard dans le film, Kate trouve le cadavre de Mlle Jessel au fond du lac, et on finit également par découvrir que Mme Grose a tué Quint en découvrant ce qu’il avait fait à Mlle Jessel.
Du coup, les fantômes de The Turning ont des agendas bien différents : celui de Mlle Jessel tente d’avertir Kate et peut-être même d’être trouvée afin que sa mort soit découverte, tandis que celui de Quint s’avère bien plus malsain, cherchant à faire de l’héroïne sa nouvelle victime en la tourmentant en tant que fantôme mais également à travers le jeune Miles – qu’on devine possédé par Quint à certains moments. On évite ainsi l’histoire sordide où les enfants s’enjailleraient ensemble – et c’est pas plus mal.
La narration du film reste donc simple de ce point de vue, Kate continue d’essayer d’échapper à l’emprise malveillante du fantôme de Quint mais dans les dernières minutes, alors qu’elle tente de convaincre les enfants que le fantômes de Quint est réel, ces derniers la prennent de haut et quittent la pièce. Le film se termine sur une vision de la jeune femme qui voit sa mère de dos, et quand celle-ci se retourne, l’héroïne crie d’effroi… Fin.

Quel était donc ce fuck ?

Depuis le début du film, on découvre que la mère de Kate est internée et visiblement instable mentalement. Une idée que Floria Sigismondi va planter dès le départ mais oublier d’arroser, avant de la faire pousser au forceps dans le dernier tiers du film alors que la mère se manifeste en envoyant des dessins obscures à sa fille. Avec une petite gymnastique du cerveau, on peut aisément comprendre que les troubles mentaux de la mère sont potentiellement héréditaires – comme le souligne subtilement Mme Grose – ce qui signifie que l’héroïne perd en fait la boule et ne fait qu’imaginer ses visions et les fantômes. D’ailleurs tout le passage depuis le moment où elle reçoit les dessins de sa mère est en réalité une vision de l’héroïne qui a imaginé sa conversation avec Mme Grose, les visions de Quint agressant Mlle Jessel. Quand elle se remet de sa vision, Kate surprend les enfants en train de parler d’elle, ce qui semble déclencher une vision de Quint dans le miroir. Prise de panique, elle tente de convaincre la petite Flora qu’elle l’a vu aussi, mais la gamine nie et son frère, Miles, l’emmène hors de la pièce, traitant Kate de folle au passage.
On peut supposer qu’après ça, à la fin, quand Kate a la vision de sa mère et que celle-ci se retourne, l’héroïne se retrouve face à son propre visage, réalisant finalement qu’elle est devenue folle et qu’il n’y a jamais eu de fantômes. Elle se serait laissée influencée par les journaux de la précédente babysitter, Mlle Jessel, et le comportement suspect de l’ado en rut (qui devait certainement copier l’attitude malsaine de Quint avec Mlle Jessel de leurs vivants).
Si cette explication tient la route, force est de constatée qu’elle est très très mal amenée dans le film, ce qui le rend incompréhensible et inachevé puisqu’on ne comprend ni l’issue paranormale, ni l’issue réaliste.

L’autre explication serait que les fantômes sont bien réels, mais que Kate n’a pas réussi à déjouer l’emprise de Quint sur Miles, et ce dernier, Miles, emmène sa petite sœur avec lui pour la maintenir à l’écart de Kate. Dans ce cas de figure, le fantôme de Quint a gagné et possède toujours Miles, tandis que le visage que voir Kate à la fin, est celui de Mlle Jessel. 

Et puis une question reste en suspens : pourquoi la petite Flora n’a pas le droit de sortir de la résidence ? Tout ce mystère laissant entendre que la petite mourrait si jamais elle passait le portail ne sera jamais résolu… Ou alors j’ai raté l’explication, car au-delà du trauma d’avoir vu Mlle Jessel se faire tuer, je n’ai pas mieux – et ça me semble un peu faible. 

Dans tous les cas, la zone de commentaires est ouverte si vous voulez partager vos conclusions avec moi 🙂 

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