Comédie, Drame

[COUP DE CŒUR] Pauvres Créatures, de Yórgos Lanthimos

Le pitch : Bella est une jeune femme ramenée à la vie par le brillant et peu orthodoxe Dr Godwin Baxter. Sous sa protection, elle a soif d’apprendre. Avide de découvrir le monde dont elle ignore tout, elle s’enfuit avec Duncan Wedderburn, un avocat habile et débauché, et embarque pour une odyssée étourdissante à travers les continents. Imperméable aux préjugés de son époque, Bella est résolue à ne rien céder sur les principes d’égalité et de libération.

En quelques films, Yórgos Lánthimos a su s’imposer comme un des réalisateurs les plus attendus de ces derniers. Loin d’être un jeune premier, le réalisateur grec officie depuis 2001 mais c’est bien avec son premier film anglais, The Lobster, qu’il s’est fait remarquer en remportant le Prix du Jury au Festival de Cannes. Depuis, de Cannes à Venise, Yórgos Lánthimos cumule les récompenses prestigieuses, grâce à un cinéma insolite qui compte Mise à Mort du Cerf Sacré (2017) et La Favorite (2018). Son nouveau film ne fait pas exception puisque Pauvres Créatures, en plus d’une standing-ovation de dix minutes, a été couronné du Lion D’or.

Alors que le film et son actrice principale, Emma Stone, enchaînent les nominations et récompenses diverses pour les Golden Globes, les Baftas et, espérons-le, bientôt les Oscars, Pauvres Créatures vient tout juste de sortir en salles en France. Comme ses œuvres précédentes, le nouveau film de Yórgos Lánthimos propose un récit qui répond à ses propres règles, créant un cadre intemporel mêlant l’Angleterre victorienne, le mythe de Frankenstein créé par Mary Shelley et une forme de fantaisie qui rend le film toujours plus fantastique et poétique.

Pauvres Créatures part à la rencontre d’une jeune femme, dont on découvrira bientôt sa particularité, alors qu’elle découvre le monde d’un regard neuf. D’abord presque captive, l’héroïne s’élance dans une épopée aux portes du fantasque, entre son éveil intellectuel grandissant, sa soif d’apprentissage et une curiosité plus… hmm… charnelle. Pauvres Créatures charme et sublime même ses recoins les plus sombres. On oscille entre le visage dérangeant du Dr Goldwin « God » Baxter (Willem Dafoe) et ses expériences graphiques qui s’apparentent parfois aux musées des horreurs, à l’innocence naïve et la beauté des décors poudrés à travers le monde vu par Bella. À la fois hors du temps et moderne, Pauvres Créatures évoluent dans un monde bucolique mais transpire un désir palpable de liberté. Au détour de son récit, le film dissèque le monde, les relations humaines et le corps aux travers de péripéties aussi drôles qu’insolites et cocasses.

Comme pour ses autres films, Yórgos Lánthimos installe une ambiance particulière à son œuvre enchanteresse, notamment en créant un univers qui lui est propre. Étonnant et original, Pauvres Créatures ne cesse de se réinventer de scènes en scènes. Sous ses tableaux divins, la quête de son héroïne, la bien nommée Bella, constate, analyse et se rebelle face aux conditions qu’on lui impose, donnant au film un élan féministe inattendu. Le film pourrait même porté le slogan « mon corps, mon choix » s’il avait voulu forcer le trait, mais Yórgos Lánthimos s’épanouit et fait toujours mouche dans la subtilité et le démonstratif. Comme une pensée intrusive sur pattes, le personnage de Bella séduit par sa franchise et surtout une forme de lâcher-prise qu’on pourrait aisément lui envier. Le film ne pose jamais son personnage comme une victime, mais plutôt comme une actrice principale qui prend son destin à bras le corps. La tendance s’inverse alors que ceux qui pensaient pouvoir profiter d’elle se découvrent finalement qu’utilitaires, à tel point que ça en devient hilarant.

Certes, le temps peut sembler parfois long, Pauvres Créatures car le film prend le temps d’installer ses personnages et surtout, parce que c’est à travers la noirceur et les secrets ou désirs de ses personnages que la beauté de l’ensemble se révèle. Malgré un point de départ peu orthodoxe (voire même un poil choquant), le film de Yórgos Lánthimos est porté par une forme de tendresse pétillante et attachante, qui donne envie de suivre ses personnages et de découvrir l’issue de ce récit aux accents féériques, mais qui reste néanmoins terre-à-terre et réaliste face à l’état du monde et les rapports homme-femme… Avec une petite pointe de cruauté réjouissante, parce qu’après tout, Pauvres Créatures pourrait bien être une foire aux monstres des temps modernes !

Coté réalisation, Yórgos Lánthimos ne laisse rien aux hasards. Le réalisateur renoue avec son effet « fish eye » reconnaissable, pour accentuer son ambiance parfois surréaliste (mais aussi masquer l’effet studio, parfois). La photographie est superbe, la musique du film est tout en décalage, tandis que les décors et les costumes sont d’un autre monde alors que le film navigue entre les époques, créant ainsi des tableaux fantastiques entre le baroque, le steampunk et le romanticisme. Tout comme La Favorite, Pauvres Créatures explore le réel et l’imaginaire, faisant cohabiter des mondes impossibles. Avec son chapitrage et un style, pour ma part, indéfinissable, Pauvres Créatures joue les odyssées grecques, voyageant dans un monde tout droit sorti d’un album d’image, faisant souvent l’effet d’un rêve éveillé ou d’un conte halluciné. C’est devant des films de ce genre, aussi libres et inventifs, que j’aime le cinéma !

Au casting : le réalisateur retrouve Emma Stone (La La Land, Cruella, La Favorite…) et lui offre un premier rôle exceptionnel dans lequel l’actrice est fantastique. Chevelure rousse en moins, Emma Stone se détache des rôles qui l’ont fait connaître et livre une Bella fascinante, touchante et d’une élégance folle. Autour d’elle, Willem Dafoe (Asteroid City, The Northman, Nightmare Alley…) est impeccable dans ce rôle de savant fou au visage déformé, tandis que Mark Ruffalo (Toute La Lumière Que Nous Ne Pouvons Voir, Avengers – Endgame, She-Hulk…) a rarement été aussi drôle.

À l’affiche également, Ramy Youssef (Ramy…) prend également part à l’intrigue, tandis que l’ensemble compte également, en vrac : Margaret Qualley (Maid, Once Upon A Time… In Hollywood…), Kathryn Hunter (Andor, Tale of Tales…), Suzy Bemba (L’Opéra, Tout Va Bien…), Jerrod Carmichael (Transformers : The Last Knight, Nos Pires Voisins 2…), Christopher Abbott (The Crowded Room, First Man, Katie Says GoodBye…) ou encore Damien Bonnard (Les Misérables, Asteroid City…).

En conclusion, Pauvres Créatures mérite largement tous les lauriers et qualités dithyrambiques qui gravitent autour du film. Yórgos Lánthimos signe un bijou précieux, alliant un univers enchanteur, une quête d’égalité féministe inattendue et une originalité captivante. Porté par des performances exceptionnelles, notamment celle d’Emma Stone, le film offre une expérience unique, oscillant entre l’étrange et le poétique, et mérite assurément d’être découvert pour sa tendresse pétillante et sa cruauté réjouissante. Premier coup de cœur de l’année ! À voir, évidemment.

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