Comédie, Thriller

[CRITIQUE] L’Ultime Héritier, de John Patton Ford

Le pitch : Becket Redfellow n’a qu’une obsession : se venger de la famille richissime qui a renié sa mère, coupable d’être tombée enceinte trop jeune… et surtout d’un homme beaucoup trop fauché pour eux ! À la mort de sa mère, Becket décide d’exécuter son souhait : récupérer l’héritage qu’il estime lui revenir. Le problème ? Sept membres de la famille se dressent entre lui et cette fortune. Qu’à cela ne tienne : pour mener à bien son projet, Becket est prêt à les éliminer un par un… jusqu’au dernier.

Après un premier long-métrage, Emily The Criminal en 2022, où il explorait les failles d’une société opportuniste qui laissait peu de place à la réussite honnête, John Patton Ford change de fusil d’épaule avec L’Ultime Héritier. Inspiré par le livre Noblesse Oblige sorti en 1949, écrit par Robert Hamer, le film réactualise le contexte en explorant le parcours d’un homme né du fruit d’une union clandestine, ce qui a valu à sa mère d’être répudiée d’une famille richissime. Seul espoir pour lui : espérer toucher un héritage lointain, si seulement les autres membres de sa lignée avaient bien la gentillesse de crever rapidement. Seulement voilà, après des années de patience, notre héros décide de prendre les choses en main.

Entre les récents Send Help, Wedding Nightmare et They Will Kill You, il semblerait qu’en ce moment la mode soit à la satyre sociale où les riches sont déshumanisés, fruits d’un népotisme affiché, capables du pire en toute impunité, avant d’être combattu par un personnage qui s’érige comme le justicier de l’ombre, le porte-parole de la plèbe, bien décidé à mettre fin à leurs agissements. Peut-être que cette série de films vient en réponse à une actualité trouble où les puissants du monde sèment le chaos et que nombreuses sont les complots souterrains qui insinuent que certains plus riches (politiciens, stars et autres 1%) pourraient avoir vendu leurs âmes au diable.

En effet, le cinéma de genre a toujours fonctionné comme un miroir déformant de son époque. Dans l’horreur par exemple, chaque vague (zombies, slashers, torture porn ou paranormal) vient cristalliser une angoisse collective, la rendre tangible… et surtout “vainquable”. Dans ce contexte, « tuons les riches et rendons le pouvoir au peuple » pourrait apparaître comme une catharsis contemporaine. Mais L’Ultime Héritier prend une direction plus cynique : ici, tuer les riches ne sert pas à rétablir un équilibre, mais à s’enrichir égoïstement. Et c’est dans cette réalité que s’inscrit L’Ultime Héritier.

Car oui, derrière le sentiment d’injustice compréhensible, le film va bientôt faire émerger une réalité bien plus sombre. Entre l’appât du gain et les accidents (mal)heureux, John Patton Ford fait de son mieux pour ne pas trop salir les mains de son protagoniste, mais les intentions parlent parfois plus que ses actions. Et c’est là que le film perd pied. L’Ultime Héritier tient à nous rattacher à la cause de son héros mais rapidement, son manque d’empathie et de moralité va creuser la distance entre lui et le spectateur.
Pourtant, le film n’est pas dénué d’idées. En parallèle de l’accumulation des cadavres, il esquisse une ascension sociale de plus en plus visible, venant parasiter la quête initiale. Une manière plutôt pertinente de questionner le lien entre argent et bonheur. Mais cette piste reste en surface, à peine effleurée, comme si le film refusait d’aller au bout de sa propre réflexion.

Malheureusement, John Patton Ford ne prend pas vraiment le temps d’interroger le sujet, trop occupé à multiplier ses effets pour mettre en scène une série de meurtres variés. Ici encore, à l’instar des autres films cités plus haut, le meurtre devient ludique, presque un exercice de style qu’il faut améliorer à chaque nouvel essai. Le problème, c’est que là où certains films assument pleinement leur côté ludique et excessif, L’Ultime Héritier tente encore de justifier moralement son entreprise. Et ça coince. D’autant plus que les cibles désignées ne sont pas fondamentalement coupables, malgré des portraits peu gracieux, elles ont seulement eu la chance (ou pas) de naître avec une cuillère en argent dans la bouche. Pourtant, le film s’évertue à les caricaturer pour limiter l’empathie et justifier leur sort.

En réalité, le film n’est jamais parvenu à me rallier du coté de son personnage principal, potentiellement parce qu’il évolue dans le film sans véritablement subir les conséquences de ses actes. L’Ultime Héritier se veut léger et arrogant, son héros affichant toujours le même sourire carnassier, sans jamais véritablement questionner sa démarche. C’aurait pu être bien plus réussi si le film n’avait pas essayer de nous amadouer en le présentant, juste avant la fin, comme une victime incomprise qui donne sa version des faits. En effet, l’histoire vient s’encombrer d’un personnage anecdotique pour alimenter sa réflexion, créant un antagoniste supplémentaire qui a autant d’efficacité que ces films (de super-héros, par exemple) centrés sur un vilain, à qui on donne un méchant encore plus méchant pour qu’ils puissent s’incarner (Joker, Venom, Morbius…).

Le plus problématique reste sans doute cette volonté constante de réhabiliter son personnage principal qui, rappelons-le, est ni plus ni moins qu’un tueur en série, quand celui-ci vient presque à se poser en martyr. Vraiment ? Drôle de morale pour un gars qui dont le but est de dézinguer toute une famille, dans un film qui régurgite le même gimmick en boucle pendant 1h45. D’ailleurs, cette partie de l’histoire est tellement mal amenée que j’ai cru pendant la moitié du film (voire plus) que cet antagoniste était en réalité une vision traduisant la folie meurtrière du héros… mais non. Dommage, ç’aurait été plus intéressant !

À l’arrivée, L’Ultime Héritier est un énième fantasme contemporain où le meurtre devient un spectacle rigolo et où les victimes sont choisies de manière subjectives, uniquement pour satisfaire les motivations personnel du personnage principal. Mais à force de vouloir jouer sur tous les tableaux (satire sociale, thriller psychologique, étude de personnages…) le film finit par perdre en cohérence et le peu d’intérêt que suscite son propos. L’Ultime Héritier fait l’erreur de vouloir bouffer à tous les râteliers au lieu d’assumer le pendant irrévérencieux et explicite de son récit, résultat : malgré son potentiel sur le papier, la sauce ne prend pas. Surtout pas lorsque le film conclut en nous riant au nez.

Au casting, regardez comme il est beau ce casting ! Est-ce un thriller mordant ou une romcom décalée ? Difficile à dire dans ce film qui ne se positionne jamais, à commencer par le choix de ses acteurs : Glen Powell (Running Man, Twisters, Top Gun: Maverick…) fait semblant d’égratigner son allure de gendre idéal mais ne propose qu’une énième version de lui-même sans jamais varier d’expression faciale, tandis que Margaret Qualley (The Substance, Honey Don’t, Pauvres Créatures…) joue les poupées de luxe qu’on pose là pour faire joli, avant de se souvenir qu’on peut jouer avec — je n’ai jamais cru à son personnage improbable. Autour d’eux, l’habituelle ronde de personnages interchangeables avec quelques visage connu, comme Topher Grace (Heretic, BlacKkKlansman…), Zach Woods (Pentagon Papers, The Office US…), Bill Camp (Présumé Innocent, Joker…) et bien évidemment, Ed Harris (Westworld, Mother!…). A noter, la présence de Jessica Henwick (Glass Onion : Une Histoire à Couteaux Tirés, The Gray Man…) dont le rôle a bien plus d’impact dans l’histoire que celui de Margaret Qualley, aurait pu être bien plus clivant s’il avait été mieux exploité.

En conclusion, John Patton Ford signe un film à l’ambition claire mais à l’exécution bancale : une satire sociale qui mord sans jamais vraiment assumer sa cruauté. À force de vouloir rendre son anti-héros fréquentable, L’Ultime Héritier se tire une balle dans le pied… et laisse derrière lui un goût d’inachevé. À tenter.

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