[CRITIQUE] Moi, Tonya, de Craig Gillespie

Le pitch : En 1994, le milieu sportif est bouleversé en apprenant que Nancy Kerrigan, jeune patineuse artistique promise à un brillant avenir, est sauvagement attaquée. Plus choquant encore, la championne Tonya Harding et ses proches sont soupçonnés d’avoir planifié et mis à exécution l’agression…

Le sport de haut niveau, surtout s’il est un poil dangereux, est nourri par la compétition et les rivalités en tout genre. Si certaines guerres entre sportifs sont restés des souvenirs de vestiaires, d’autres ont connu un tournant plus dramatiques, que le cinéma a souvent mis en scène, comme Rush, de Ron Howard (2013) qui illustrait la rivalité entre James Hunt et Niki Lauda, deux pilotes de Formule 1, qui a bien failli coûté la vie à l’un d’eux dans les années 70.
Mais parmi les vraies histoires de rivalités sportives et tragiques, pour ma part il y en a deux qui m’ont marqué quand j’étais petite : celle de Steffi Graf vs Monica Seles au tennis, avec un fan de la première qui a poignardé la seconde dans le dos en plein match en 1993, et puis celle de Tonya Harding vs Nancy Kerrigan, adapté en partie aujourd’hui au cinéma par Craig Gillepsie (The Finest Hour, Lars and the Real Girl…).

3 fois nommé aux Oscars 2018 et déjà porteur d’un Golden Globe, Moi, Tonya revient sur le parcours d’une femme passionnée depuis sa petite enfance par le patinage artistique. Monté comme une sorte de docu-film, Craig Gillepsie booste le rythme de la narration avec des inserts de confessions face caméra des protagonistes, entrecoupés par des flashbacks pour animer l’histoire et s’émanciper du schéma du biopic classique. L’effet est punchy, viscéral et furieusement addictif, collant parfaitement à l’univers brut de décoffrage de Tonya Harding – ce qui vaut d’ailleurs au film d’être nommé dans la catégorie Meilleur Montage aux Oscars 2018. White-trash assumée et rebelle dans l’âme, la future patineuse olympique évolue dans un environnement passionnel et tumultueux, bousculée entre une mère révoltante et un petit-ami puis mari violent. Dès les premières minutes, il devient très clair que la vie de Tonya Harding n’a rien à voir avec les apparences délicates et luxueuses du patinage artistique. Craig Gillepsie dresse un portrait cinglant et sans détour, exposant un parcours incisif porté par l’arrogance compétitrice et le tempérament sacrément endurci de son héroïne, malheureusement très mal entourée. Entre vie personnelle et ambition professionnelle, Moi, Tonya évolue dans le chaos et les désillusions d’un monde trop dur et qui la rejette parce qu’elle n’entre pas dans le moule, malgré ses performances extraordinaires sur la glace (c’était quand même la première américaine à réaliser une figure difficile, le fameux triple axel, soit trois tours et demi dans les airs et une réception en arabesque impeccable !). Comme un effet boule de neige, le parcours de la jeune femme est une série d’événements et de décisions qui vont débouler sur une Nancy Kerrigan qui en fera les frais, tel un horrible dérapage incontrôlé.

Ce qui démarque Moi, Tonya c’est que ce biopic est tout l’inverse d’une « success story » classique : c’est un véritable conte désenchanté qui cumule un nombre incroyable d’embûches et de mauvaises décisions, le tout alourdit par un entourage des plus néfastes. Malgré son ton hyper décalé et mordant, vrillé par le sarcasme et la désinvolture d’une Tonya Harding en confession, le film de Craig Gillepsie est traversé par une amertume touchante qui arrive à pénétrer la carcasse pourtant épaisse d’une dure-à-cuire qui, finalement, n’a pas vraiment eu de chance. En effet, au-delà du simple biopic, Moi, Tonya offre une rencontre éclairée du personnage, soulignant à la fois sa force de caractère et son courage malgré tout, mettant en avant une femme qui refusait de s’apitoyer sur son sort dès l’enfance (pourquoi acheter un manteau en fourrure quand il y a des lapins ?). C’est la sincérité qui émane du film qui rend l’ensemble conquérant, laissant de coté le scandaleux pour proposer un récit authentique, tout en égratignant au passage le monde du patinage artistique qui préférait récompenser les apparences plutôt que le talent.

Seuls bémols selon moi : la partie adolescente du film, déjà interprétée par Margot Robbie et Sebastian Stan, qui, malgré leurs efforts, ne parviennent jamais à faire croire qu’ils ont 15 ans. Cela donne un coté absurde à leur rencontre dans un premier temps, mais pas si gênant. Par contre, ce qui m’a dérangé le plus, c’est la façon dont le film va utiliser parfois la violence comme ressort comique. Même si Tonya Harding elle-même témoigne de cela avec humour et détachement, ces scènes sont tout de même difficiles et le timing volontairement calculé pour provoquer l’hilarité ne m’a pas plu (notamment les scènes avec Tonya enfant et sa mère).

Au casting : méconnaissable et absolument géniale, Margot Robbie (Suicide Squad, Tarzan, Diversion…) incarne une Tonya Harding réaliste dans ses attitudes et son franc-parler, l’actrice australienne confie l’avoir étudier pendant des heures à travers un documentaire et les vidéos Youtube qui ont servi à écrire le scénario. Une performance extraordinaire lui a valu une nomination méritée aux Oscars 2018. À ses cotés, Allison Janney (Mom, Miss Peregrine et les Enfants Particuliers, La Fille du Train…) est excellente (et un peu perturbante) dans ce portrait de mère infâme, elle est également nommée aux Oscars 2018 et a reçu le Golden Globe du Meilleur Second Rôle Féminin, tandis que Sebastian Stan (Logan Lucky, Captain America – Civil War…) est également parfait dans son rôle de péquenot possessif et abusif. Mention spéciale pour Paul Walter Hauser (Kingdom…) que j’ai vivement détesté, pour la bonne raison que son personnage est un abruti fini et l’acteur le joue un peu trop bien ! À noter également : Caitlin Carver (La Face Cachée de Margo…) qui incarne Nancy Kerrigan, Julianne Nicholson (Strictly Criminal…) en entraîneuse et McKenna Grace (Mary…) dans la peau de Tonya enfant.

En conclusion : impertinent et mordant, le film de Craig Gillepsie dresse un portrait sans pincette de Tonya Harding, de son ascension à sa chute fulgurante. Entre un univers white-trash assumé, une mère abusive et un tempérament provocateur, Moi, Tonya est un biopic à la langue bien pendue, entre humour, sarcasmes et une perspicacité touchante qui parvient à adoucir les angles corrosifs de ses personnages dans un récit à la fois survolté et embourbé dans un fatalisme émouvant. À voir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s