[CRITIQUE] Un Raccourci Dans Le Temps, d’Ava DuVernay

Les films Disney sont généralement synonymes d’émerveillement, de magie, de messages fédérateurs et bienveillants, portés par des personnages jeunes et adultes pour offrir un moment d’évasion. Le film d’Ava DuVernay tente de cocher les cases avec application mais malheureusement, Un Raccourci Dans Le Temps rate le coche et offre un condensé mal équilibré entre un visuel joli bien que trop fantaisiste et une poignée de personnages peu attachants. Derrière une intrigue bricolée à la hâte et peu compréhensible, Un Raccourci Dans Le Temps prend surtout beaucoup trop de temps à rabâcher mille et un messages sur l’estime et la confiance en soi, l’amour et le courage, le tout destiné à un public assez jeune. L’ensemble est souvent aussi étonnant que décevant, voire… soporifique pour les plus âgés d’entre nous. .

Le pitch : Comme la plupart des collégiens, Meg Murry manque d’assurance et tente de trouver sa place. Très intelligente (ses parents sont des scientifiques mondialement connus), elle possède – tout comme son petit frère Charles Wallace – un don rare qu’elle ne n’a pas encore exploité. La disparition inexpliquée de son père va l’amener à faire la connaissance de trois guides – Mme Quidam, Mme Qui, Mme Quiproquo– venues sur Terre pour l’aider à le retrouver. Accompagnés de Calvin, un camarade de classe, ils trouvent au cours de leur quête un raccourci spatiotemporel les entraînant vers des mondes insoupçonnés sur lesquels règne un personnage maléfique…

Après le succès de Selma en 2014, Ava DuVernay a été approchée par Disney pour l’adaptation du roman populaire aux Etats-Unis, Un Raccourci Dans Le Temps (A Wrinkle In Time en VO), écrit par Madeleine L’Engle en 1962. Parmi les revisites de contes de fées en prises de vues réelles et les films d’animation, les studios Walt Disney manquaient de films originaux, notamment depuis Tomorrowland – À la poursuite de Demain, qui malgré une réception mitigée lors de sa sortie en salles s’est avéré être un belle réussite. Du coup, le projet de ce film et surtout le budget colossal (plus de 100 millions de dollars) confié à une réalisatrice féminine et afro-américaine, qui plus est, a fait couler beaucoup d’encre et fait monter la pression. Ajoutons à cela la présence de l’icône américaine Oprah Winfrey au casting, et vous avez là une cocotte-minute pleine d’espoir, d’enthousiasme et d’attentes prête à exploser. Alors, pari réussi ?

Et bien… commençons par le positif et le plus facile. Sans surprise, Un Raccourci Dans Le Temps raconte une belle histoire de courage qui se veut fédératrice. Ava DuVernay signe un film ambitieux et n’a pas lésiné sur les moyens pour inviter le spectateur à la rêverie et l’évasion, à travers des décors spectaculaires et des personnages tout droit sortis de contes de fées. Un Raccourci Dans Le Temps tente de créer un univers plein de surprises, mêlant théories sur l’espace-temps, de sa personnification à son explication. Dans ce qui pourrait grossièrement être résumé comme un Interstellar pour enfants, le film met surtout en avant une adolescente qui doute d’elle-même à travers son courage et son intelligence qui vont pourtant lui donner les armes nécessaires pour avancer. On retrouve là le point fort de Disney : adresser un message fédérateur auprès d’un public jeune, l’encourageant à avoir confiance et à faire preuve d’intelligence et de persévérance dans un monde où tout est possible, où les jeunes filles et les femmes ont leurs places. L’audace est présence également du coté du casting, continuant ainsi la volonté de diversité que Disney propose depuis ses dernières années, ici à travers une héroïne noire et des personnages centraux de couleurs. Cela peut paraître anodin, mais  c’est important d’avoir ce genre de films internationaux, venant de maisons incontournables comme Disney et qui seront accessibles à une jeune génération qui pourra s’identifier aux personnages. D’ailleurs, lors du récent live-stream qui a eu lieu le 8 mars, la jeune Storm Reid (qui incarne Meg) a confié avoir lu le livre étant jeune mais qu’elle ne s’était jamais imaginée dans la peau de l’héroïne à l’époque parce qu’elle manquait de modèle qui lui ressemble.

Cependant, malgré ces quelques bons points, Un Raccourci Dans Le Temps est une déception. Oui, le film est audacieux ; oui, le film prône un message fédérateur et plein d’espoir… Et pourtant, rien ne fonctionne correctement. Trop pressé de sauter à pied joints dans les aventures qui lui tendent les bras, le film d’Ava DuVernay bâcle sa mise en place et son installation. La partie sur les parents est incompréhensible et survolée, puis on a à peine le temps de faire la connaissance de Meg et de ses acolytes que voilà, les guides magiques apparaissent et les embarquent dans un voyage au cœur de l’univers. Difficile, donc, de s’attacher à ces personnages sur lesquels reposent pourtant toute la charge émotionnelle du film sensée nous immerger dans l’histoire. En nous privant ces moments nécessaires pour lier le spectateur au film, il ne reste plus que le visuel pour réussir à se rattraper. Mais, là aussi,c’est compliqué. Certes l’univers du film fourmille d’idées ingénieuses pour créer des décors et des personnages fantaisistes, qui titilleront aussi bien la curiosité et l’envie de frissons des plus jeunes (sans aller trop loin, évidemment), mais le trip part parfois un peu trop loin. Trop de féerie tue la magie, et parfois on frôle carrément l’absurde et l’overdose tandis que les effets spéciaux, trop emphatiques, s’étalent bien plus que de raison pour des résultats souvent étranges (comme des feuilles de salade volantes ou des moments qui ressemblent à des hallucinations sous acide…). C’est une déferlante d’effets spéciaux qui envahit le film, sans véritable direction artistique, d’où l’impression parfois éparpillée que certaines idées saugrenues ont dû prendre forme parce que quelqu’un en post-production s’est dit « hey, pourquoi pas ? ».

Ava DuVernay a bien utilisé ses 100 millions de dollars et ça se voit : la réalisatrice en fait des tonnes pour créer son monde fabuleux et multiple. En effet, même avec tout l’argent et les CGI du monde, si les personnages ne sont pas suffisamment attachants, n’importe quel film se transforme en une traversée laborieuse et c’est malheureusement ce qui se passe pour Un Raccourci Dans Le Temps. Je n’ai pas réussi à décoller de mon siège face à ce spectacle éparpillé campé par une héroïne à l’évolution bien trop prévisible pour être intéressante, un side-kick amoureux et probablement fétichiste des cheveux (?!), un enfant engoncé dans un rôle trop grand pour lui et des marraines-fées aux sourires statiques. Tous feront de leur mieux pour nous faire oublier les incohérences et l’absence de réponses du film (concernant le père, son travail et le phénomène de la « compraction », notamment).
Il faut également ajouter le message à répétition qui, avouons-le, ressemble à un discours à rallonge d’Oprah Winfrey. Autant j’apprécie le fait que ce film invite les plus jeunes à faire preuve de courage en s’acceptant, en transformant leurs défauts en force et en utilisant leurs intelligences à bon escient ; j’aime aussi que le film célèbre l’amour familial et non la quête du prince charmant à tout prix. Mais au final, à force de prêcher la bonne parole du début à la fin, cela devient lourd, pour ne pas dire indigeste.
Et enfin, la musique du film est également un dernier sujet gênant : trop présente, trop décalée et peu cohérente d’un point de vue d’ensemble, la bande-originale signée par Ramin Djawadi (Game of Thrones), et complétée par des chansons d’artistes en vogue (Sia, Demi Lovato…) ou sur le retour (Sade), semble avoir sa propre histoire à raconter.

Un Raccourci Dans Le Temps et son budget à plus de 100 millions de dollars, c’est ce que je retiendrais de ce film : l’excès. Ava DuVernay a su exploiter cette occasion en or pour délivrer un film qui déborde littéralement d’ambition et de bonnes volontés, parfaitement en adéquation avec les codes des films Disney. Et pourtant, le film souffre d’une précipitation et d’un emballement évidents et peu maîtrisés. En voulant nous en mettre plein la vue, Ava DuVernay a oublié l’essentiel : les films Disney ne sont pas seulement des tableaux visuels, ce sont surtout des histoires qui prennent vie grâce aux personnages et à leurs émotions – le plus souvent avec une double lecture pour ne pas oublier les spectateurs plus matures. Le film passe totalement à coté du potentiel attachant de ses personnages en se focalisant sur un visuel excessif et imparfait et en créant ainsi une histoire pleine de creux, laborieuse et prévisible. Mais quelque part, est-ce vraiment étonnant ? Malgré le succès de Selma, je trouve qu’Ava DuVernay est retombée dans le même piège en se laissant dépasser par l’importance et l’impact potentiel de son sujet, ce qui a pris le pas sur la construction narrative du film (ou alors utilise-t-elle les mêmes stratagèmes ?).
Ceci étant dit, tout n’est pas perdu : Un Raccourci Dans Le Temps semble surtout destiné à un public très jeune, car le film d’Ava DuVernay reste finalement très linéaire et enfantin. En fait, je pense cela aurait fait un très bon film Disney Channel.

Au casting, il y a surtout un plaisir palpable et de la bonne volonté qui émane de cet ensemble : la jeune Storm Reid (Twelve Years A Slave…) a la lourde tâche de porter tout le film sur ses épaules, ce qu’elle parvient relativement à faire malgré l’écriture sommaire de son personnage. Plus sommaire encore, son acolyte Levi Miller (Pan…) dont le personnage brille par sa transparence, mais sa performance reste très honorable, tandis que Deric McCabe s’en sort plutôt bien avec un rôle assez complexe pour son jeune âge. Coté « stars », on retrouve évidemment la grande (très grande, pour le coup) Oprah Winfrey (Selma, Le Majordome… et bien sûr, La Couleur Pourpre en 1985) qui, en quelques sortes, joue son propre rôle, accompagnée par Reese Witherspoon (Tous En Scène, Wild…) et Mindy Kaling (Vice Versa, The Mindy Project…), toutes deux sympathiques mais sans véritable plus. Autour de ce beau monde gravitent Zach Galifianakis (Lego Batman – Le Film, Birdman…) et Michael Peña (Ant-Man, Seul sur Mars…), peu mémorables, tandis que Gugu Mbatha-Raw (La Belle et la Bête, Miss Sloane…) et Chris Pine (Wonder Woman, Comancheria…) écopent de la double peine d’avoir des personnages à la fois centraux dans l’intrigue et pourtant quasiment absents du film !

En conclusion, malgré des apparences alléchantes et ambitieuses, Un Raccourci Dans Le Temps n’est pas à la hauteur de ses promesses. Entre des personnages expédiés dans le vif du sujet sans qu’on ait le temps de les connaître et une mise en abîme souvent trop surréaliste dénuée de direction artistique, le film d’Ava DuVernay fait l’effet d’un étalage massif de ses connexions hollywoodiennes et d’un abus d’effets spéciaux incontrôlés, qui éloigne le tout de l’intérêt global de l’histoire. Si le film parviendra probablement à divertir les plus jeunes, pour les adultes, raccourcir le temps deviendra un objectif impossible. À tenter, pour les plus curieux et pour les enfants.

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