[COUP DE CŒUR] Le Dernier Duel, de Ridley Scott

Le pitch : Basé sur des événements réels, le film dévoile d’anciennes hypothèses sur Le Dernier Duel judiciaire connu en France – également nommé « Jugement de Dieu » – entre Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, deux amis devenus au fil du temps des rivaux acharnés. Carrouges est un chevalier respecté, connu pour sa bravoure et son habileté sur le champ de bataille. Le Gris est un écuyer normand dont l’intelligence et l’éloquence font de lui l’un des nobles les plus admirés de la cour. Lorsque Marguerite, la femme de Carrouges, est violemment agressée par Le Gris – une accusation que ce dernier récuse – elle refuse de garder le silence, n’hésitant pas à dénoncer son agresseur et à s’imposer dans un acte de bravoure et de défi qui met sa vie en danger. L’épreuve de combat qui s’ensuit – un éprouvant duel à mort – place la destinée de chacun d’eux entre les mains de Dieu.

44 ans après son premier film Les Duellistes et 26 films plus tard, le réalisateur britannique Ridley Scott, père de mon film préféré de tous les temps, livre son 27e film, Le Dernier Duel, une épopée historique, dense et incroyablement maîtrisée qui, malgré son époque, reste (tristement) actuelle.
Cela faisait longtemps que Ridley Scott ne nous avait pas autant régalé. Bien que sa filmographie compte de nombreux films qui frôlent le chef d’œuvre (certains le sont vraiment) comme bien évidement Alien, le huitième passager, mais également Blade Runner, Thelma et Louise, Gladiator, Kingdom of Heaven ou encore American Gangster et Robin des Bois, ces dix derniers année, Papa Scott nous a souvent pris au dépourvu. Entre un Cartel affligeant et sa volonté de garder la main mise sur son Alien avec Prometheus – plutôt honorable si on ignore le lien avec la saga – et Alien: Covenant (qui devient toujours plus imbuvable à chaque fois que je le revois), les succès sans appel de Ridley Scott se sont fait rare avec notamment Exodus – Gods and Kings, son péplum mitigé sorti en 2013, heureusement supplanté par le très bon Seul sur Mars en 2014. Réalisateur prolifique, Ridley Scott n’a pas dit son dernier mot puisque son second film de 2021, House of Gucci, se profile déjà à l’horizon, tandis que 2023 compte déjà son projet Kitbag. Mais je m’égare sur le parcours impressionnant d’un de mes réalisateurs favoris. Revenons au film Le Dernier Duel.

Adapté du roman éponyme écrit par Eric Jager, co-écrit par Ben Affleck, Matt Damon et la réalisatrice Nicole Holofcener pour appuyer le point de vue féminin, Le Dernier Duel est une fresque impressionnante et fabuleuse d’un peu plus de 2h30 qu’on ne voit absolument pas passer. Alors que j’étais sceptique malgré les échos positifs que j’ai entendu autour du film, Ridley Scott m’a cueillie sans effort à travers son récit en trois chapitres, alors qu’il explore l’histoire d’un des derniers duels en France à travers un récit qui dissèque les joutes de pouvoirs d’antan, entre un patriarcat corruptible et le rôle des femmes. Ce qui saute aux yeux, c’est la façon dont cette histoire trouve un écho terrible de nos jours, alors que l’issue est de suivre le combat d’une femme violée qui espère obtenir justice pour le crime commis. En trois chapitres, Le Dernier Duel va dresser un portrait fascinant sur un XIVe siècle marqué par les desideratas d’hommes de pouvoir et les conflits d’égos masculin. Malgré ses apparences masculinistes, Ridley Scott dénonce dans chaque acte le point de vue de ces personnages, l’un se pensant humble, juste et généreux, face à un duo aveuglé par le pouvoir et l’impunité qui en découle. Si le film est composé en grande partie d’hommes, Ridley Scott n’oublie jamais son héroïne que l’on découvre à chaque tableau, d’abord du point de vue de ceux qui la convoitent, puis enfin à travers le sien. Objet de fierté ou de désir, Le Dernier Duel dissèque un portrait féminin fédérateur à travers de nombreux non-dits lourds de sens et les relations de cette héroïne seule contre tous, et même toutes finalement, à une époque où les femmes n’étaient que le reflet muet et soumis des ambitions des hommes gouvernants.

Le film observe habilement la façon dont chaque personnage principaux vit la même histoire et émet un constat affolant – et relativement grinçant – sur la responsabilité de ces hommes qui usent et abusent des autres, sans jamais se soucier des conséquences de leurs actes, simplement pour flatter leur égo. Il ne s’agit pas là de trouver des excuses à ses personnages, même si l’un est habitué à entendre les refus de « filles de joie » avant de passer à l’acte, Le Dernier Duel vise juste sur la notion du consentement et la façon dont la victime est considérée d’emblée comme coupable. Ne dit-on pas que le viol est le seul crime où la victime se sent coupable et doit même justifier son innocence ? Difficile d’ignorer l’écho terrible avec notre ère post #metoo ! Ridley Scott et son scénario à six mains visent avec une justesse impeccable un récit à la fois dense et fascinant, souligné par une réalisation magnifique à la dimension épique.

Quelque part entre Kingdom of Heaven et Gladiator dans la forme, avec la force décuplée d’un À Armes Égales ou d’un Thelma and Louise dans le fond, Le Dernier Duel est porté par une photographie métallique aux tons parfois d’un bleu-gris sobre et une atmosphère masculine pesante, à la mesure de la tension permanente, du danger inévitable qui s’intensifie dans chaque chapitre et d’une guerre des nerfs extraordinaire qui filtre à travers l’écran. Frôlant l’épique sans pour autant être un péplum ni un blockbuster, le film prend aux tripes en évoluant habilement des relations humaines jusqu’au crime, en passant par la misogynie ambiante et les querelles de complaisance, ce qui rend finalement certaines scènes insoutenables et/ou accrocheuses, tant les personnages sont bien écrits et interprétés.

J’avoue tout de même que j’avais un peu peur de découvrir une histoire aux origines françaises et située en France incarnée par un casting anglophone, mais finalement Le Dernier Duel s’épanouit dans les campagnes françaises et ses décors naturels (en Dordogne principalement, puis à Narbonne), avant de se conclure avec un dernier regard sur une cathédrale bien connue et fraichement construite. C’est tout simplement superbe.
Après une décennie marqué par des films parfois trop pompeux et sans affect, Ridley Scott signe son meilleur come-back avec un film incroyable, formidablement raconté et habité par une histoire dont les tenant et les aboutissants n’ont (malheureusement) pas pris une ride.

Au casting, Matt Damon (Stillwater, Le Mans 66, Downsizing…) est face à son vieil ami Ben Affleck (Zack Snyder’s Justice League, Triple Frontière, Live By Night…), qui à l’origine devait avoir le rôle d’Adam Driver (Annette, Marriage Story, The Dead Don’t Die…). Tous les trois forment une représentation saisissante de la masculinité toxique, bringuebalée entre l’honneur, le pouvoir et des rivalités vaines sur fond de patriarcat. Face à eux, Jodie Comer (Killing Eve, Free Guy…) est reine – déjà que j’aime beaucoup cette actrice que j’avais découverte dans My Mad Fat Diary, je trouve qu’elle devient de plus en plus excellente et dans Le Dernier Duel, elle est géniale dans chaque tableau où on lui oppose un point de vue différent.

En conclusion, vous l’aurez compris si vous êtes arrivés jusque là : j’ai adoré Le Dernier Duel. J’ai mis du temps à aller le voir, puis la durée du film m’a inquiétée, mais Ridley Scott nous embarque dans une épopée viscérale, portée par des performances habitées qui donnent vie aux personnages et à un ensemble aussi fascinant que grave. À voir absolument, ne serait-ce que pour noter le chemin minuscule parcouru depuis sept siècles.

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