[COUP DE CŒUR] Youth, de Paolo Sorrentino

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Généreux, touchant et drôle, Youth déguise une comédie enjouée en constat profond aux accents amers sur la vie qui passe et ce qu’il en reste lorsque la dernière ligne droite est entamée. Paolo Sorrentino signe un film à l’opulence italienne pleine de charme et d’émotion, dont la légèreté camoufle l’observation tragi-comique de ses personnages, mené par un duo magistral. Magique !

Le pitch : Fred et Mick, deux vieux amis approchant les quatre-vingts ans, profitent de leurs vacances dans un bel hôtel au pied des Alpes. Fred, compositeur et chef d’orchestre désormais à la retraite, n’a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu’il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s’empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble. Mais contrairement à eux, personne ne semble se soucier du temps qui passe…

Le cinéma italien et, en l’occurrence, celui de Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza, Il Divo, This Must Be The Place…) sont des univers que je ne connais pas. J’avoue avoir été attirée par les têtes d’affiche et aussi par les nombreux retours positifs qui entourent le film.
Niché dans une forêt suisse et abrité par les décors luxueux d’un grand hôtel, Youth suit le parcours de deux vieux amis, l’un retraité et l’autre toujours actif. Entre échanges pétillants, sur fond de musique et de cinéma, et observation fine des occupants de l’hôtel, le film de Sorrentino dessine des tableaux grandioses et généreux, mêlant le charme baroque au classicisme glacé du luxe. À travers ses deux personnages principaux, Youth évoque la vie, ou plutôt ce qu’il en reste une fois les meilleures années passées. Aussi perspicace que sage, le film disserte sur le temps qui passe et les souvenirs qui persistent, tout en observant leur entourage se débattre à travers leurs micro-drames personnels. Youth illustre une dualité triste entre ce présent si compliqué à composer lorsqu’on a toute la vie devant soi, face à celui qui se vide de désir et où les erreurs et les choix du passé ne laissent finalement que peu de traces une fois ce précieux futur atteint.
Rupture inattendue, couple à la dérive et questionnements existentiels s’entrechoquent dans un film à la légèreté étonnante malgré une ombre planante. En effet, les personnages de Youth ne cherchent jamais à s’apitoyer ni à se justifier, le film est un constat parfois amer, sans philosophie de comptoir, sur des êtres qui se débattent au sein de leur existence, sous le regard serein mais un tantinet désabusé de deux hommes bien âgés et nostalgiques. Comme le dit si bien le personnage de Michael Caine « beaucoup d’efforts pour trop peu de résultats », pourrait résumer le message de Sorrentino, qui balaye le temps, les souvenirs et les erreurs qui façonnent ses personnages pour n’en laisser que l’instant présent, un croisement décisif où il faudra décider de la marche à suivre. Pensaient-il arriver jusque là, à cet âge-là ? Youth observe la vie à l’heure où ses personnages principaux flirtent avec la mort, donnant à l’ensemble des accents profondément graves filtrant à travers cette comédie intelligente, drôle et un chouilla macabre.

Au-delà du fond de son histoire, Youth frappe par sa réalisation débridée, offrant des moments magiques et décalés, si bien qu’on pourrait se demander ce qu’ils font là, du concert de vaches à la présence d’une jeune femme étrange (espionne ou prostituée), entrecoupés de plans savoureux et même d’un morceau de clip très pop et inattendu avec la chanteuse Paloma Faith. Amoureux mais surtout nostalgique, Sorrentino observe avec passion la dégénération des corps et des esprits, aussi bien vieux que jeunes, qui viennent appuyer ses propos, tandis que ces scènes se compilent abondamment, entre rêve et réalité, toujours avec la beauté franche que seule un réalisateur affirmé peut maîtriser et déballer ouvertement, sans se soucier du résultat : car il sait que ce sera magique. Youth est un film lumineux, malgré sa gravité latente, dont la fantaisie réveille des personnages compotés et pourtant follement attachants (même le sosie de Maradona, vieilli et obèse dégage de la force et de la grâce malgré son apparence fatiguée). Paolo Sorrentino distribue sans limite, passant des accès de folie à la minutie lancinante sans effort et avec brio. À l’oreille, Youth s’offre une bande-originale envoûtante, entre musique classique et opéra, se soldant d’ailleurs par un spectacle enchanteur.

Au casting, Michael Caine (Kingsman : Services secrets, Interstellar, Insaisissables…) et Harvey Keitel (The Grand Budapest Hotel, Moonrise Kingdom…) forment un duo superbe, entre malice et regret, tandis que Paul Dano (Twelve years a slave, Prisoners, Elle s’appelle Ruby…) et Rachel Weisz (Le Monde Fantastique d’Oz, Jason Bourne – l’héritage…) participent à cette ronde étrange, l’un déjà blasé par la vie et l’autre dans une réalité plus accessible.

En conclusion, Youth est pour moi une découverte inattendue. J’y suis allée, attirée par le duo Caine/Keitel et je me suis retrouvée emportée par une comédie brillante, aussi cocasse que pétrie d’amertume. Dans sa bulle suisse hantée par des personnages anglophones, Paolo Sorrentino insuffle l’esthétisme et la générosité insolente à l’italienne dans un méli-mélo de scène distrayantes et faussement bordéliques, pour y signer une observation affûtée du genre humain perdu dans ses efforts, au milieu du temps qui passe inexorablement. Que reste-t-il de nous ? Entre amertume et regret, Youth souligne la non-importance des choses opposée à la disparition du désir, la beauté de la vie et surtout cette insaisissable jeunesse qui disparaît trop vite, avec la sérénité d’un vieux sage qui a, malheureusement, encore toute sa tête. Sublime, touchant et perspicace, Youth remue et nous abandonne, haletants, les yeux brillants, devant un opéra pur. À voir absolument.

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