[CRITIQUE] 120 Battements Par Minute, de Robin Campillo

Brut et douloureusement vivant, le nouveau film de Robin Campillo frappe juste et fort. Là où d’autres auraient opté pour un enrobage sucré à l’américaine, 120 Battements Par Minute choisit et dénonce un sujet qui dérange, avec un recul pragmatique qui évite les facilités du mélodrame pour narrer une vérité qui tâche. Prônant la vie et l’amour comme éternel rempart face à la mort, Robin Campillo parvient à jongler des émotions fortes contrastées par une indifférence indignée, en narrant un combat toujours d’actualité et pourtant trop silencieux. 120 Battements par Minute ébranle et fait partie de ces films qui ne sont pas là pour être aimés, mais pour faire réagir. Pari réussi. Et en plus c’est un beau film. 

Le pitch : Début des années 90. Alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d’Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l’indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être bouleversé par la radicalité de Sean.

Des films autour du SIDA, du combat pour la reconnaissance des malades ou l’arrêt de l’amalgame entre l’homosexualité et la maladie, il y en a pléthore, notamment avec les récents Dallas Buyers Club de Jean-Marc Vallée et Pride de Matthew Warchus – tout deux des bijoux dans leurs genres respectifs. Le cinéma anglo-saxon a toujours été très fort pour mettre en abîme un sujet aussi tabou que le SIDA dans des films porteurs d’espoir et de messages de tolérance (souvent avec un personnage homophobe dans le lot qui finit par réaliser sa bêtise, notons-le). En France, de ma petite mémoire, on en parle beaucoup moins et encore moins de la façon dont le fait Robin Campillo : brut et sans artifice, avec la maladie en personnage central.

Récompensé quatre fois au dernier Festival de Cannes, dont le Grand Prix du Jury, 120 Battements Par Minute est un film de poigne et à double tranchant : soit on adhère d’entrée de jeu à son tempérament révolutionnaire, enflammé et malgré tout tempéré par une certaine fatalité résignée et latente ; soit on rejette l’approche volontairement passive et froide de Robin Campillo (Les Revenants, Eastern Boys…), en considérant qu’il a voulu jouer la carte du cliché à travers son personnage principal et son portrait frontal de la communauté gay et/ou activistes.

Oubliez les histoires tire-larmes sur un (ou plusieurs personnages) « hors-norme » ou intolérant qui se retrouve malgré lui happé dans la tourmente de la maladie et qui découvre, tel un ingénu, que l’industrie médicale et les gouvernements en place préfèrent regarder ailleurs et/ou tirer profit des malades. 120 Battements Par Minute n’est pas enrobé dans une belle histoire pour amadouer le romantique, au contraire : basé sur le combat réel de l’association Act Up Paris, le film suit le quotidien de militants qui cherchent à sensibiliser les Français (des politiciens aux lycéens, en passant par les entreprises pharmaceutiques) sur le SIDA, au début des années 1990. Robin Campillo retrace cette période complexe où l’épidémie était connue mais ignorée, où le SIDA était une maladie honteuse et de marginaux. Animé par la colère et la résignation de cette époque, 120 Battements Par Minute est particulier car il narre un sujet sensible et plein d’indignation avec une approche étrangement calme et mesurée, là où je m’attendais à un cri révolutionnaire. Et pourtant, Robin Campillo choisit un traitement presque documentaire où le drame n’est pas dans le sujet en lui-même, mais réside dans une relation qui naît en filigrane entre deux personnages.

D’un coté, 120 Battements Par Minute joue le film coup-de-poing et dénonce l’absence d’intérêt des politiciens pour les malades et l’intérêt mal-placé des industries pharmaceutiques, dans des reconstitutions de scènes qui sont très frontales, entre ambition révolutionnaire et guerre silencieuse. De l’autre, le film nourrit une histoire naissante qui vient sensibiliser la trame et rappeler la vie à travers un sujet hanté par la mort. C’est probablement cette dualité qui perturbe dans un premier temps : alors qu’un autre aurait criblé son film de revendications en tout genre, Robin Campillo met son point de vue en retrait lorsque les affrontements et leurs conséquences s’étalent sur l’écran, préférant contraster la tonalité parfois contemplative du film avec une intimité aussi soudaine que généreuse quand il aborde la relation entre ses personnages principaux. Ce qui étonne c’est finalement l’absence de pathos, qui aurait pu être justifié à certains moments, tant le film reste froid et dans la retenue quand la trame se densifie, alors que 120 Battements Par Minute se montre bien moins prude et déborde d’une énergie féroce quand il parle du quotidien de ses personnages, d’amour et de sexe. Robin Campillo traite son sujet à contre-courant et s’il semble hermétique, il est surtout très juste sur cette tranche de vie qu’il saisit, imperturbable et continue, alors que la mort est omniprésente et fauche à l’aveugle. Mais 120 Battements Par Minute n’est pas là pour s’attarder sur les victimes mais pour porter un combat qui, malheureusement, sévit toujours, et ce, malgré la vie qui continue, imperturbable, et les rencontres qui se font (et se défont) en cours de route. Et c’est là que le film touche en plein cœur finalement.

120 Battements Par Minute est presque un travail de mémoire, un rappel que le SIDA est toujours là et qu’il touche n’importe qui, dans l’indifférence générale. Si le film se situe au début des années 90, c’est pour mieux revivre cette période de mobilisation et de prévention, loin de la société moderne et actuelle qui possède l’information à portée de clic… sans pour autant faire reculer la maladie. Le contraste entre cet aperçu d’hier et le monde d’aujourd’hui est saisissant, 120 Battements Par Minute se révèle nécessaire : parfois cru, souvent violent émotionnellement mais exceptionnellement juste.
Au-delà de son sujet, le film est porté par un casting convaincant et, oui, il y a des hommes maniérés, beaucoup de sexe et des images explicites… Mais derrière l’approche sans détour de Robin Campillo, il y a beaucoup de tendresse, de nostalgie et un soupçon de douleur qui se dégagent de ces nombreux instants volés, mais sincères. Alors si certains parlent de clichés, peut-être… mais en même temps, s’il faut mettre des « bears » pour soulager les mentalités étriquées, où va-t-on ? 120 Battements Par Minute assume ses personnages et tant pis pour les bien-pensants et ceux qui chouinent que les gays ne sont pas forcément aussi maniérés (ou expansifs ou quelque soit le terme politiquement correct qui fait bien) : et bien certains le sont, faut-il les effacer du cinéma pour satisfaire ceux que ça dérange ? Je ne pense pas U_U

Au casting, j’ai eu un coup de cœur immédiat pour Nahuel Perez Biscayart (Stefan Zweig, Je Suis à Toi et prochainement dans Au Revoir Là-Haut…), une superbe révélation, qui incarne un Sean effervescent et touchant, que vous aimerez ou détesterez dès les premières minutes tant il est entier. À ses cotés (ou plutôt dans son ombre ?), Arnaud Valois (La Fille du RER…), Antoine Reinartz et Felix Maritaud habitent un ensemble hétérogène (huhuhu), tandis qu’Adèle Haenel (Orpheline, Nocturama, La Fille Inconnue…) joue les invitées surprises – mais finalement accessoire (comme s’il fallait un nom connu pour porter le film vers le grand public ?).

En conclusion, 120 Battements Par Minute est un film entier et engagé qui n’est pas là pour plaire mais pour faire réagir. Pari réussi pour Robin Campillo qui parvient à ressusciter les années Act-Up au cinéma, à travers un film nécessaire dans nos sociétés hyper sexualisées, oscillant entre un combat sans fin contre la maladie et une ode à la vie, aussi brève soit-elle. À voir !

PS : Le SIDA existe toujours et Act Up Paris aussi – Sortez couverts 😉

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