[CRITIQUE] Les Proies, de Sofia Coppola

Ambiance surannée, lente et portée par un casting excellent : à défaut de faire l’unanimité, Les Proies semble renouer avec le style mélancolique et obsédant de Sofia Coppola à la belle époque. Cependant, malgré une mise en scène remarquable et une immersion savoureuse dans son film intemporel, la réalisatrice se repose trop sur son cadre et ne parvient pas à jouer avec l’ambiguïté de ses personnages, rendant l’ensemble parfois neurasthénique. Si Les Proies ne manque pas de charme, c’est l’intensité qui lui fait défaut.  

Le pitch : En pleine guerre de Sécession, dans le Sud profond, les pensionnaires d’un internat de jeunes filles recueillent un soldat blessé du camp adverse. Alors qu’elles lui offrent refuge et pansent ses plaies, l’atmosphère se charge de tensions sexuelles et de dangereuses rivalités éclatent. Jusqu’à ce que des événements inattendus ne fassent voler en éclats interdits et tabous.

J’adore le cinéma de Sofia Coppola, et pourtant j’ai eu beaucoup de mal à la retrouver dans ses derniers films. Virgin Suicides (1999) fait partie de mes films favoris et représente à merveille l’identité Coppolesque de cette « fille de » qui a su, dès son premier film, trouver sa patte malgré son héritage imposant. Une patte qui a souvent été imitée, y compris par sa propre nièce, et pourtant jamais égalée. Mais après Marie-Antoinette en 2006, je n’ai pas du tout accroché à Somewhere (malgré la présence d’Elle Fanning) et si Bling Ring m’a amusée, je trouve que le culte du vide superficiel ne sied pas au cinéma de Sofia Coppola qui, pourtant, sait sublimer des thématiques aussi évasives et chimériques que l’ennui, bourgeois ou non, et l’oisiveté par défaut (et non volontaire).

Avec Les Proies, récompensé par le Prix de la Mise en Scène au dernier Festival de Cannes 2017, la réalisatrice marque son retour vers ses premières amours. Si le livre éponyme de Thomas P. Cullinan a déjà été adapté en 1971 par Don Siegel, avec Clint Eastwood en Yankee blessé, Sofia Coppola ne vise pas le remake dudit film mais sa propre interprétation de l’histoire. C’est probablement pour cela que cette version divise autant, puisque comparée à celle de Don Siegel. Pour ma part, j’ai préféré ne pas voir le premier film (aussi par manque de temps, je l’avoue) pour découvrir celui de Sofia Coppola et l’apprécier en tant que tel.

Dès les premières minutes, Les Proies renoue avec les codes de la réalisatrice, que ce soit à travers ses jolies têtes blondes ou son atmosphère hors-du-temps, comme si le film cristallisait ses personnages dans une bulle loin de l’époque dans laquelle il s’inscrit. Alors que la Guerre de Sécession fait rage, la rencontre entre un soldat Yankee blessée et des pensionnaires Sudistes recluses dans une immense bâtisse en forêt attise un quotidien vrillé par la routine et un ennui indifférent au reste du monde. L’intrusion d’un homme, qui plus est aux abois, dans une cellule féminine et isolée va réveiller des tensions féminines qui vont démultiplier, jusqu’alors maintenues en sourdine par faute d’enjeu. Ami, grand frère, père, amant ou premier frisson interdit, le film écume les différents visages de son personnage à travers le regard de ses fameuses proies, retenues prisonnières aussi bien physiquement qu’émotionnellement. Rapidement, un jeu de séduction s’installe et alors les femmes semblent maîtresses de la situation, le film change insidieusement son fusil d’épaule pour inverser la vapeur, transformant les prédatrices en victimes de leurs propres pulsions et désirs.

Si l’histoire observe avec amusement la nature humaine et les différents jeux de séduction qui s’installent et se superposent, le film a finalement tendance à trop se reposer sur ses acquis. En effet, Sofia Coppola sublime le Sud profond de l’Amérique des années 1860, à travers une ambiance surannée, des décors et costumes sublimes et une photographie poudrée, tandis que l’on retrouve sa mise en scène alanguie à travers sa direction d’acteurs, et surtout d’actrices, dont les apparences sont troublées par l’ennui et le désir d’échapper à leurs solitudes émotionnelles. Les Proies nous embarque avec aisance dans son récit qui semble vouloir basculer à tout moment mais parvient difficilement à accentuer la tension, à cause d’un manque d’ambiguïté certain. En effet, en soignant trop les apparences, Sofia Coppola délaisse un chouilla l’histoire qui se déroule lentement et imperturbable devant les différentes menaces qui apparaissent, comme s’il n’y avait aucune maîtrise scénaristique. J’aurai aimé que les personnages et leurs rivalités soient plus troubles et plus prononcées, car à force de contempler l’évolution de ses personnages, ce que Les Proies gagne en charme, il le perd en intensité. Résultat, le film est plaisant et agréable à découvrir, surtout parce qu’on retrouve vraiment l’identité de Sofia Coppola aussi bien à l’image que dans la mise en scène, mais l’ensemble laisse un goût d’inachevé tant il manque de sel.

Au casting, la réalisatrice s’est bien entourée et observe sa femme aux milles visages s’animer à travers : Nicole Kidman (Big Little Lies, Lion, Aux Yeux de Tous…) en matriarche sophistiquée et vénéneuse, Kirsten Dunst (Les Figures de L’Ombre, Midnight Special…) en vieille fille prometteuse et romantique, ainsi qu’Elle Fanning (Live By Night, 20th Century Women, The Neon Demon…), superbe en hybride redoutable mi-femme mi-enfant. À leurs cotés, quatre jeunes actrices remarquables, menées par Oona Laurence (Peter et Elliott Le Dragon, Bad Moms…) et Angourie Rice (Spider-Man: Homecoming…) en tête, suivie par les adorables Addison Riecke et Emma Howard.
À la tête de ce peloton d’œstrogènes, Colin Farrell (True Detective, Les Animaux Fantastiques, The Lobster…) a la lourde de tâche de jongler avec ses différentes facettes et s’en sort très bien.

En conclusion, Sofia Coppola pourrait presque récupérer ses lettres de noblesse avec son adaptation du livre de Thomas P. Cullinan. Les Proies retrouve l’univers mélancolique et poudré de la réalisatrice, dans un film intemporel et séduisant. Cependant, le casting étoilé du film ne parvient pas à rattraper le manque d’ambiguïté des personnages, ce qui fait retomber ce thriller psychologique comme un soufflé. À voir, tout de même, car c’est Sofia Coppola et c’est tout.

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