[CRITIQUE] Le Grand Jeu, d’Aaron Sorkin

Le pitch : La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux…

Après avoir été récompensé à plusieurs reprises pour ses qualités de scénariste (The Social Network, Steve Jobs, Le Stratège), Aaron Sorkin passe pour la première fois derrière la caméra pour son premier film. Le Grand Jeu adapte l’histoire de Molly Bloom, une ancienne skieuse de haut niveau devenue organisatrice de parties de poker illicites pour gros bonnets. Attendu au tournant, Aaron Sorkin répond présent et s’en donne à cœur joie pour adapter l’histoire de Molly, avec sa marque de fabrique : des dialogues intempestifs, virulents et affûtés.

La force du film c’est évidement son héroïne : Le Grand Jeu dépeint une femme brillante, intelligente et ambitieuse qui en met plein la vue aussi bien par son aplomb presque insolent que par sa plastique, grâce à une Jessica Chastain impeccable.
Rodé à la minute, souvent précipité et un tantinet bordélique, le film d’Aaron Sorkin se répand avec une frénésie accrocheuse qui dynamise l’ensemble et donne envie de suite une histoire à la fois tonique et curieuse.

Oui mais voilà, alors que ce film a tout pour être la claque de ce début d’année, il possède pas mal de défauts au compteur. D’une part, l’idée d’adapter une histoire vraie est toujours un peu touchy, puisque par définition, on connait souvent la fin ce qui enlève un peu de suspens à l’ensemble. Ce qui nous amène au bémol numéro deux : pour conserver un peu d’intérêt, il faut donc ajouter de la tension et miser sur les rebondissements de l’histoire pour créer un peu de dynamisme. C’est là qu’Aaron Sorkin atteint ses limites, car s’il a l’habitude de manier les mots, il confond toutefois mise en scène et dialogues. Résultat, Le Grand Jeu s’empêtre souvent dans un bavardage constant et envahissant qui rend le film parfois difficile à suivre, notamment parce que le sujet est complexe, mais aussi parce que l’intrigue est surchargée : flashbacks, détails légaux, manigances et dangers… La vie de Molly défile avec un rythme effréné et demande souvent plus de concentration qu’un thriller ordinaire.

Rappelant souvent le procédé du film The Big Short d’Adam McKay, Aaron Sorkin veut en mettre plein la vue : analyse des règles du jeu et des techniques de joueurs, surenchère de dollars amassés et dénouement des pièges qui lui tendent les bras… Si le poker n’était qu’un jeu de probabilités plus ou moins divertissant pour vous, Aaron Sorkin en extrait tout le fun pour le rendre aussi sérieux et complexe que possible afin de nous faire croire à la densité dramatique de son histoire. Mais à force d’en faire des caisses, Le Grand Jeu en oublie presque le principal : transformée en poupée aux allures de pornstar, l’héroïne voit son histoire personnelle survolée et enfouie sous des mémoires d’ancienne skieuse de haut vol, avant d’être résumée à travers de la psychologie de comptoir qui s’étale sur une relation père-fille mal digérée. En dehors de ça : qui est Molly ? que veut-elle ? qu’aime-t-elle ? Le mystère reste entier à travers ce portrait finalement sans âme et bourré d’esbroufe qui s’étale en long et en largeur sur un parcours certes vertigineux mais finalement vain.
En effet, une fois l’histoire de Molly Bloom est racontée, il ne reste pas grand chose à retenir sur cette femme qui est tombée dans l’illégalité presque malgré elle, dont le seul intérêt réside finalement dans les secrets qui ne seront jamais ouvertement avoués, à savoir qui étaient réellement les pontes et superstars qui ont participé à ces jeux et surtout les liens entre Molly et la (ou les) mafia(s). Si la vraie Molly n’a jamais rien divulgué d’elle-même, ne comptez pas sur le film pour en savoir plus, même si depuis l’affaire la plupart des noms ont fuité (le joueur X serait Tobey Maguire, par exemple). Le Grand Jeu surfe sur les grandes lignes d’une histoire relativement prévisible et évidente qui, soyons honnête, ne méritait pas autant de longueurs.

Enfin, le dernier frein pour moi, c’est que Le Grand Jeu ne fait que proposer un sous-Miss Sloane. Ces films se ressemblent beaucoup (héroïne super smart, classe et manipulatrice, intrigue et sujet compliqué, etc…). Mais à la différence du film d’Aaron Sorkin, celui de John Madden avait gardé en tête que son sujet principal était son héroïne et non le business qui l’entourait, ce qui rendait l’ensemble bien plus accessible aussi bien au niveau humain qu’en terme d’enjeux – même quand on y connait rien en lobby ou en politique.

Malgré tout, Le Grand Jeu tient la route et parvient à accrocher de bout en bout grâce à Jessica Chastain (Miss Sloane, Seul sur Mars, Crimson Peak…), comme toujours, excellente. L’actrice est à la fois superbe et convaincante, elle domine entièrement le film – même si je n’ai pas vraiment apprécié le look trop surfait et un chouille vulgos donné à son personnage. Dans son ombre, Kevin Costner (Les Figures de L’Ombre, Criminal : Un Espion dans la Tête…) joue les papas distants, Idris Elba (La Montagne Entre Nous, Thor: Ragnarok…) en jette, tandis que d’autres acteurs viennent animer la trame : Michael Cera (Twin Peaks…), Chris O’Dowd (Miss Peregrine et Les Enfants Particuliers…) ou encore Brian D’Arcy James (Spotlight…).

En conclusion, si Le Grand Jeu impressionne par sa densité et que Jessica Chastain rayonne, Aaron Sorkin livre un film tout de même bavard et plein d’esbroufe, dont l’avalanche de blablas ne parvient pas à masquer l’absence de mise en scène et l’impression brouillonne de son récit général. À voir.

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