[CRITIQUE] Black Phone, de Scott Derrickson

Le pitch : Finney Shaw, un adolescent de 13 ans, timide mais intelligent, est enlevé par un tueur sadique qui l’enferme dans un sous-sol insonorisé où s’époumoner n’est pas d’une grande utilité. Quand un téléphone accroché au mur, pourtant hors d’usage, se met à sonner, Finney va découvrir qu’il est en contact avec les voix des précédentes victimes de son ravisseur. Ils sont aussi morts que bien résolus à ce que leur triste sort ne devienne pas celui de Finney.

Réalisateur du premier Doctor Strange en 2016, Scott Derrickson revient à son premier amour, le cinéma d’épouvante, avec Black Phone. Un premier amour à qualité variable cependant, puisque s’il a marqué mes nuits (et mes réveils à 3h du matin) avec l’excellent Exorcisme D’Emily Rose, les deux films qui ont suivi, Sinister en 2012 et Délivre-Nous Du Mal en 2014 ont bien eu du mal à susciter le frisson attendu. Malgré un échec SF avec le remake du film Le Jour où La Terre S’arrêta (2008), Scott Derrickson est tout de même choisi par Marvel Studios pour adapter l’origin story du Sorcier Suprême et devait initialement réaliser la suite. Mais suite à des « divergences artistiques », le réalisateur quitte le projet et Sam Raimi a pris la relève du Doctor Strange Into The Multiverse of Madness que nous connaissons aujourd’hui.
Cependant, Scott Derrickson avait déjà l’intention de revenir au genre horrifique en adaptant la nouvelle écrite par Joe Hill (Locke & Key, Les Hautes Herbes…), le fils de Stephen King, Le Téléphone Noir, publié en 2004. Ce « divorce » imprévu a donc été l’occasion d’accélérer la mise en branle du projet, épaulé par son ami scénariste C. Robert Cargill et les dollars de Blumhouse Productions. 

Proche de l’univers du premier film Sinister, avec notamment l’acteur Ethan Hawke en tête d’affiche, Black Phone s’installe dans une petite ville sans âge, se focalise sur un groupe d’enfants et finit par s’articuler dans un décor qui rappelle beaucoup l’affiche dudit film Sinister. Clairement, Scott Derrickson cherche à réitérer son dernier succès horrifique pour appâter le chaland, et pourquoi pas ?
Cependant, je me demande si l’horreur était le bon genre pour Black Phone qui, à mon avis, aurait été plus efficace traiter comme un thriller psychologique. Déjà parce que la flippe se fait loooooonguement attendre : le film utilise la première moitié du film à installer ses personnages, un duo frère-soeur baignant dans un univers extrêmement violent. Le film aurait mérité un trigger warning en plus d’une interdiction aux moins de douze ans car entre un père qui tabasse violemment sa fille (hurlante et en larmes) à coups de ceinture devant la caméra et des gamins qui se battent comme s’il s’agissait d’un Ong Bak junior (malgré la grosse référence à Karaté Kid tout au long du film)… Black Phone crée un tableau plutôt dérangeant et loin du contexte horrifique attendu, au lieu de cocooner la menace ambiante autour des disparitions d’enfant et d’un kidnappeur qui sévit aux alentours.
Le film cherche sûrement à créer de l’empathie autour de ce gamin discret qui subit sans réagir, mais l’ensemble donne l’impression de vouloir gagner du temps pour éviter d’être trop expéditif. Et pourtant, malgré le decorum narratif apporté à l’histoire, Black Phone ne démarre réellement qu’au bout d’une bonne heure de film quand le pitch du film devient enfin réel. 

Seulement voilà, une fois aux prises entre un enfant à peine terrifié, un kidnappeur aux masques clownesques et un tas de fantômes cryptiques, Black Phone botte complètement en touche alors que c’était justement l’intérêt principal du film. Le soufflé retombe trop rapidement car le film ne cherche même pas à creuser les motivations du kidnappeur qui reste étrangement à distance de sa victime. Est-il seul à agir ? Y a-t-il une autre personne ou entité qui va débarquer pour faire du mal au gamin ou va-t-il rester sur sa chaise tout du long pendant que le gamin joue les apprentis MacGyver à la cave ? L’ensemble est flou et a bien du mal à créer une quelconque tension en dehors de sempiternels jumpscares toujours trop sonores pour faire sursauter. Les intentions du kidnappeur ne sont pas assez expliquer pour donner l’impression que le jeune héros est en danger, si bien qu’en dehors de savoir comment le film va se terminer, l’issue reste finalement très prévisible. Scott Derrickson lorgne du coté du paranormal mais reste en surface en se contentant de nous abreuver de visions glauques et de rêves éthérés, sans jamais aller plus loin, en se reposant sur les codes horrifiques connus pour se décharger de toutes explications. Pire, le film comble les trous avec des flashbacks largement inutiles à l’histoire sans aucune raison valable. Black Phone repose sur des artifices fastoches pour faire réagir le spectateur et ne parvient jamais à réellement rendre ses enjeux accrocheurs (et encore moins divertissant).

C’est d’autant plus dommage car, les gamins fantômes mis à part, l’histoire avait un potentiel intéressant autour du rapt du gamin, de la relation qu’il a avec sa sœur (et leur père violent), surtout quand le film cherche à déboucher sur une morale aussi sirupeuse afin de sortir le jeune garçon de son tempérament trop passif. Black Phone survole beaucoup de possibilités mais entre une installation trop longue et un danger qui garde ses distances sans explication, le film passe à coté de storylines qui auraient vraiment pu être plus intéressantes. 

Imbibé dans une imagerie vintage pour rappeler les 80s, Black Phone cherche à recréer l’atmosphère de son Sinister dans un moule visiblement emprunté à Stephen King. Certes, Scott Derrickson adapte une nouvelle de Joe Hill mais c’est réellement à son paternel qu’il fait un clin d’oeil vu les nombreux références à Ça – Il est revenu (le livre, les films, peu importe il y a toujours un sourire grimaçant, des ballons, des gamins à vélo, un papa abusif et un ciré jaune quelque part…). Résultat, l’ensemble manque également d’originalité et d’identité, en plus de ses nombreux défauts. Si ce n’était que le coup d’essai du réalisateur dans le genre horrifique, j’aurai tendance à passer outre mais le fait est que Scott Derrickson, malgré de bonnes idées, n’a pas encore réussi à trouver la bonne recette pour concocter un bon film bien flippant à force de vouloir contempler ses personnages dans leur milieu naturel. 

Au casting, le réalisateur retrouve donc un Ethan Hawke (Moon Knight, The Northman, La Vérité…) masqué qui inquiète probablement pendant cinq minutes top chrono avant de redevenir un personnage secondaire à la limite de la figuration. Face à lui, le jeune Mason Thames (For All Mankind…) se démène pour faire tenir le film, tout comme Madeleine McGraw (Les Mitchell Contre les Machines, La Malédiction de la Dame Blanche, Toy Story 4…) qui livre une performance remarquable pour son jeune âge.  

En conclusion, pour son retour à l’horreur, Scott Derrickson livre un film bancal qui perd son temps à vouloir construire du frisson tout en passant à coté de son potentiel. Installation trop longue, menace qui retombe par manque d’action et jumpscares prévisibles, Black Phone ennuie plus qu’il n’intrigue et doit beaucoup à ses emprunts plus ou moins officiels à l’univers de Stephen King. À tenter. 

PS et mini-spoiler : [SPOILER] tout ça pour réussir à draguer une fille de sa classe à la fin. Visiblement le trauma du kidnapping et d’échapper à la mort de justesse n’existe pas dans l’univers de Scott Derrickson. [/SPOILER] 

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